MEMOIRES D’UN CITOYEN DU MONDE
AVANT-PROPOS
*
Les voyages , parce qu'ils nous immergent dans d'autres contextes culturels , imprègnent notre identité, inaugurant une sorte de métissage
intérieur. Mais ce n'est souvent qu'une impression superficielle. D'abord, il faut vivre longtemps dans un pays pour découvrir qu'il peut y exister une diversité parfois plus
importante de traits culturels que dans notre pays d'origine, et c'est le cas de l'Inde.
Même lorsqu'on a affaire à une société insulaire comme celle des Polynésiens, il existe , selon les individus et les communautés ,bien des façons d'appréhender les mêmes références culturelles.
De plus, il y a l'image que ces pays veulent avoir dans le monde, pour des motifs touristiques ou d'influence, et il y a aussi l'image qu'est venu chercher le voyageur dans la dérive narcissique
de ses certitudes. Eventuellement la langue de bois des uns coïncide avec les projections des autres.
Et combien de gens n'ayant vécu que dans leur contrée d'origine, en Europe, en Asie, en Amérique, en Afrique ou dans le Pacifique, ont une idée très restrictive de ce qui, de l'extérieur, peut
être considéré comme leur culture, s'ils n 'en pratiquent eux mêmes qu'un aspect … Le yoga n'est pas pratiqué par la majorité des hindous, et la plupart des polynésiens se réfèrent à la
Bible.
Enfin, déjà au XXème siècle, on trouvait quasiment dans toutes les contrées un nombre croissant d'habitants ayant adopté les moeurs de la modernité, telles qu'elles se diffusent
autour de la consommation des technologies, de la machine à laver à la télévision, et ces êtres humains techno-mondialisés (plutôt qu'occidentalisés) revendiquent souvent un sentiment
d'appartenance traditionnelle qui est presqu' uniquement théorique. Dans ce cas l'héritage culturel valorisé n'est pas celui de la vie quotidienne, mais comme un drapeau de ralliement pour
une communauté, une nation, une ethnie.
La représentation qu'ont les individus d'eux mêmes ou des autres ne correspond pas nécessairement aux nuances des faits constatables. La société mondiale est impliquée depuis longtemps dans des
processus de métissage culturel ou ethnique . Parfois même une société se ferme relativement après s'être ouverte : la résultante des influences se fige . Les uns en Europe oublient que le piano
puisse avoir eu une origine orientale, que l'orgue est une mécanisation de la flûte de pan, que celle-ci est à l'origine du mot musique.
Dans le Pacifique, on aura souvent du mal à faire reconnaître par les protagonistes du folklore que les gammes musicales des danses polynésiennes aparima sont venues sur le ukulele
(1b) en écho des chants missionnaires. Pourtant, sur les jaquettes des disques des années 60, de tels chants étaient encore appelés himene popa'a , pour les distinguer par exemple de la
polyphonie vocale traditionnelle des tarava. Le mot popa'a désigne encore l'immigrant blanc et ce qui relève de ses habitudes, mais désormais ce type de mélodies est perçu comme maohi
c'est à dire comme autochtone, parce que les paroles sont dans la langue locale .
L'identité en arrive même à se crisper sur des néo-traditions, et beaucoup d'orchestrateurs de ces néo-traditions prônent désormais une fermeture à de nouveaux métissages, tandis que des
survivances pentatoniques ne sont reconnues par presque personne comme traditionnelles car elles relèvent de traditions abandonnées. Ainsi , lorsqu’ Henri Lavondes enregistre aux îles
Marquises ( le Henua Enata, la terre des hommes) une mélodie qui paraîtrait balinaise à Bali, le musicien demande d'attendre qu'il n'y ait pas de public, car on se moquerait de lui.
Lorsque j'étudiais le gambuh à Bali, beaucoup d'interlocuteurs balinais ignoraient jusqu'à l'existence de ce théâtre en vieux javanais ,et que son orchestre si différent ait pu être à l'origine
de traditions plus récentes. On peut citer aussi cette île japonaise tôt christianisée où se seraient conservés des chants apportés par Saint François Xavier , sous des formes
désormais introuvables en Europe.
Enfin, à l'époque coloniale, de nombreux métissages culturels se sont produits. Des façons de peindre ou des argumentations théologiques importées ont fini par devenir des références
identitaires, utilisables même pour s'opposer aux peuples d'où venaient ces missionnaires, car les peuples occidentaux, perçus alors comme un bloc sans nuances identitaires individuelles, ont
paru s'être convertis à d'autres idéologies, d'autres moeurs, et être devenus "païens".
Oui, quasiment toute l'humanité a évolué, ou régressé, au fil de métissages culturels et ethniques, et ceci depuis très longtemps. Alors s'il est utile de parler de métissage, c'est
d'abord pour que les métissages anciens ne soient pas oubliés , afin de mieux déjouer cette logique communautariste qui menace sans cesse de déboucher sur des conflits
externes et sur l'intimidation des consciences à l'intérieur des groupes .
Chez des peuples de couleurs de peau variées, castes et apartheid ont été souvent présentés comme des remparts de l'identité, et ont assumé ce rôle de stabilisation, lorsque l'immobilisme
était préféré à l'impuissance face à des changements constants qui dévaluaient toute transmission traditionnelle au profit d'un syncrétisme superficiel. Mais l'évolution se fait par les échanges,
et sur le terrain individuel, pas dans le narcissisme des égrégores collectifs.
Toute ma vie a été un perpétuel voyage. J'ai vécu grosso-modo 7 ans au Maroc, 10 ans à Marseille, 6 ans à Paris, 3 ans à Bali, 2 ans aux Baléares, 7 ans en Inde, 22 ans en
Polynésie et un an au Cameroun (calculé fin 2009). Et j'ai voyagé un peu aussi dans d'autres régions du monde, sans m'y installer. Pour ma participation à cet ouvrage, je me suis limité à
l'évocation de quelques lieux , qui ont été des étapes dans le processus de métissage culturel qui m'a construit.
On ne trouvera pas ici de photos de lieux où j'ai vécu en Inde, ni de mes activités chorégraphiques en pays tamil , parce qu’elles sont déjà dans mes « 108 poèmes clés »(2). Et
dans l'ouvrage collectif « l'Inde Vagabonde », on trouvera des dessins réalisés dans ce pays. Enfin, il est possible d'obtenir des CD et des DVD de mes musiques et chorégraphies
métissées, ainsi que des danses de traditions diverses qui sont à l'origine de ce métissage (3b).
Autre chose : j'ai parfois préféré modifier les noms de personnes que j'évoque dans le récit de mon voyage. Tous les êtres humains ne souhaitent peut-être pas être identifiés publiquement à
travers des témoignages sur leur intimité ou leurs opinions, surtout lorsque l'actualité en est périmée, d'autant qu'ils seraient facilement reconnaissables dans les milieux où ils évoluent . Une
version plus développée de ces mémoires et des notes s'y rapportant est en cours de rédaction, incluant les poemes publiés dans ce blog sous le titre "Traverser le Mirage", titre qui sera
repris pour désigner la nouvelle version, avec en sous -titre "Mémoires d'un citoyen du monde".
CHAPITRE I
Bin-el-Ouidane, Afourer, Agadir, Casablanca, Marseille, Paris
*
ARCHIPEL DU FRIOUL
(image 29)
En ce temps là, nul habitant sur l'île
Un bateau à moitié enfoncé dans l'eau
Je me hisse à bord, visite ses coulisses
Une digue et ,plus loin,
Les colonnes d'un temple d’air, de pierre et de lumière.
Au Frioul jadis les pestiférés
Faisaient halte.
Quarantaine des navires avant Marseille.
Arbres absents sur l'île.
Partout du roc
Des abris taillés dans le roc
Au dessus de la mer.
Des abris paisibles car la guerre est finie.
Le matin
Le pêcheur nous débarque.
Je vois que j'ai oublié mes chaussures
Sur ses filets. Il est parti.
Elle marche , pieds nus, comme moi
Sur les cailloux coupants de l'île blanche
Elle tient ses sandales à la main
*
Le petit archipel du Frioul , au large de Marseille. Les deux îles de Pomègue et Ratonneau sont reliées par une digue. Au cours des années 60, je me faisais déposer avec Elisa sur cette
digue par un pêcheur rencontré sur le Vieux Port de la ville, et il revenait nous chercher avant le coucher du Soleil.
A cette époque, nous étions deux adolescents, et le Frioul n'était desservi par aucune navette maritime régulière. Les îles semblaient à l'abandon . Du moins ,s'il y avait un habitant permanent,
pour le service d'un phare ou de l'armée , jamais je ne l'ai rencontré. J' avais déjà fait le tour de cet archipel avec le petit bateau de mon oncle, qui venait pêcher parfois dans les parages,
et là j'avais vu l'île d’en bas des pentes, passant parfois sous des voûtes de pierre inaccessibles à pied.
Plus tard, alors que j'étais déjà parti vivre en Asie, puis dans le Pacifique, l'île fut installée pour accueillir des touristes, avec l'eau courante, et des petits immeubles sur le quai de
Ratonneau. Mon oncle y acheta même un studio. Je n'ai pas encore vu l'archipel sous cet aspect.
Dans les années 60, il y avait au dessus du quai de Ratonneau une sorte de petit temple grec à l'antique, et loin derrière, les vestiges d'un hôpital qui avait jadis servi aux quarantaines,
lorsqu'on craignait que des pestiférés débarquent sur le port de Marseille. J'ai appris que ces bâtiments avaient été depuis réhabilités par la municipalité, et j'ai même
visionné à Tahiti un enregistrement vidéo de Bajazet, oeuvre de Racine, qui avait été mis en scène en ces lieux, lors d'un festival. Sur Pomègue, il y avait aussi des blockhaus aux murs
épais construits lors de la deuxième guerre mondiale , en des lieux parfois vertigineux. L'un d'eux surplombait une falaise, au fond d'une crique étroite . Il était fermé par une porte, devant
laquelle il y avait eu manifestement une tentative de petit jardin de plantes grasses.
Une fois, par hasard, je vis que la porte était ouverte. Un homme jeune y était venu passer la journée. Il m'expliqua que les parages relevaient administrativement de l'armée, et comme sa santé
était défaillante et que son propre père était invalide de guerre, sa famille avait pu obtenir pour lui l'usage de ces lieux. D'autres familles avaient également le droit d'utiliser de tels
abris comme cabanons pour le week-end, mais pour n'avoir pu blinder toutes les ouvertures, elles avaient constaté que des vandales se rendaient parfois sur l'île pour se défouler ,en
détruisant tout ce qu'ils pouvaient. Dès lors, la plupart des blockhaus étaient abandonnés, mais offraient une ombre pour contempler le panorama, car sur cet archipel, il n'y avait pas
d'arbres.
Le blockaus obtenu par l'invalide n'avait, lui, qu'une ouverture, car il était creusé dans la falaise comme une caverne , tout en longueur. La porte blindée avait toujours résisté, et il fallait
vraiment aller jusqu'à des extrémités escarpées pour découvrir son existence : son accès n'était pas explicite.
Un matin ,une fois déposé sur le quai, je m'aperçus avoir oublié mes chaussures dans la barque qui nous avait déposés, et qui était repartie. Le sol était très caillouteux , mais ma
compagne décida de marcher avec moi les sandales à la main, pour partager la difficulté, jusqu'à notre crique familière, où nous déroulions une natte sur un petit rivage de sable, pour nous
y allonger, passant nus toute la journée, vers l'extrémité sud de Pomègue.
Lorsque le soleil déclinait, dans l'attente du pêcheur qui allait nous ramener au vieux port de Marseille, nous explorions un navire à moitié enfoncé dans l'eau de la baie, plongeant dans les
parties immergées, ou nous nous installions à la place du capitaine, derrière un pare-brise éclaté, pour rêver de voyage.
Plus loin, au large, généralement indécelable à l‘œil nu, était le phare de Planier. Mon père m'avait conduit une fois jusqu'à ce phare, dans un petit bateau du port , pour lequel il travaillait.
Je m'étais imaginé qu'on allait aborder à un simple rocher, avec sa tour de lumière. Je fus surpris de découvrir une île plate, plus vaste que prévu, avec, entre deux rangées de petites villas de
fonction, un chemin qui menait jusqu'au phare , gigantesque. Puis je passais la journée à parcourir le rivage, observant la faune et la flore. A cette époque là il y avait encore des quantités de
beaux coquillages sur les plages, et j'aimais les identifier avec les petits livres qui en donnaient l'inventaire. Avec les coques vides et de la colle, je fabriquais des personnages et rêvais
autour d'eux..
En 1962, à douze ans, ma grand-mère m'offrit un ticket de cinéma pour le film de Christian Zuber sur les îles Galapagos. Cette séance, près du Guignol de "la Plaine" (6b) détermina mon
existence. L'orientation que je pensais donner à ma vie s’était jusqu'alors esquissée à partir des Mille et une nuits (illustrées) , des fables de La Fontaine (7b) et des écrits de
Lucien de Samosate (8b) découverts en classe de grec au lycée Saint-Charles avec "Monsieur Jean", qui ne voulait pas figurer sur les photos de classe, disait-il, pour ne pas « passer à la
postérité » .
Le documentaire sur les Galapagos témoignait d' un monde où les oiseaux n'avaient pas peur des hommes, ignorant leur frénésie de chasse. Un monde où les humains étaient rares, en
fait, et s'appliquaient à ne pas effaroucher les animaux. Ce monde n'était pas à l'abri de la violence : on y voyait deux iguanes se battre à mort pour une femelle, et une famille
d'allemands avait dû tendre de solides filets pour protéger leur crique des requins. Mais il y avait sur ces îles des traces presque vierges de gestations anciennes de la Création et
de ses incarnations, et des suggestions sur les directions prises par les espèces et leurs égrégores.
Désormais, à Marseille, à peine je fermais les yeux le soir dans mon lit, qu'une autre vie commençait. Ce n'était pas encore le réflexe tantrique de voir un soleil intérieur se lever dans la
conscience afin de l'éclairer sur les sentiers du sommeil, jusqu'à l'équilibrer dans un état paradoxal où l'être s'éveille à la félicité en se dépouillant des désirs. C'était plutôt un désir de
voyage qui produisait ses propres étapes fantasmatiques, dans des rêves demi-éveillés dont j'étais spectateur, des songes où le présent se métissait de réminiscences d'un passé mythique et de
prémonitions d'un futur possible mais que j'estimais certain , de façon imprécise.
Oui j'avais la certitude que j'allais vivre dans le Pacifique. Je n'avais, me semble-t-il, jamais vu , dans ma vie diurne , aucune image de ces grandes pirogues doubles à proues sculptées
qui avaient conduit les migrations polynésiennes, mais c'étaient à leur bord que je rêvais d’un périple ininterrompu,dans l'attente d'une concrétisation à l'âge adulte.
Le besoin primordial qui grandissait en moi était : m'évader du labyrinthe. Et comme ce projet n'était pas concrétisable dans l'immédiat , je m'y préparais par l'étude, et en accueillant
l'inspiration artistique.
Encore très jeune, m'éveillant à l'étage de la maison de mon grand-oncle à Pertuis, au milieu des vignes, j'avais vu , avec une intensité plus grande que celle des rêves ou de la
veille, un oiseau de Paradis multicolore entrer à vive allure par la fenêtre ouverte, pour frôler de son aile une toile qui resta blanche sur son chevalet après son départ (image 55) .
Te moemoea matamua (le rêve premier), acrylique - vendu
Mais mon premier tableau n'eut pas ce thème, je le fis plus tard, à lédaolescence, avec un boîte vide d' oeufs , que je colorais, en installant par dessus ,dans un coin , un soldat en
matière plastique argentée trouvé sans sa tête sur le chemin du Lycée. Je l'intitulais : "Souvenir d'un temps décapité". Ce "tableau", je le confectionnais dans la chambre que je partageais avec
mon jeune frère, d'où je ne voyais que d'autres immeubles . Un matin ,sur le rebord de la fenêtre de l'étroite cuisine , un perroquet était venu se poser et avait sifflé la mélodie du film
"Le pont de la rivière Kwaï". Ce perroquet s'était enfui d'une cage , et son propriétaire le recherchait.
J'avais un cousin poète et romancier, André Remacle (9b), journaliste à la Marseillaise, quotidien communiste. Un jour je sonnais chez lui, et comme il n'était pas là, je déposais dans sa boîte à
lettres, boulevard Sébastopol, une liasse de mes premiers écrits. Parmi eux, un poème où sonnait le vers "le matin Gange à Bénares", un autre où je me souvenais de la plage d'Agadir , et ma
première pièce de théâtre," Bouches de Feu" qui se situait aux îles Galapagos. Des marins y débarquaient dans l'espérance d'un paradis terrestre. Mais leurs vices - leurs idoles -
accouchaient d'un enfer, et ils précipitaient un paisible berger venus les accueillir dans le cratère d'un volcan. Ce berger soudain ressuscitait sa présence, au dessus du volcan, sous la
forme géante du Christ ouvrant ses bras décloués, comme sur le « pain de sucre » de Rio de Janeiro..
De l'époque de la Résistance à Hitler, où avec son épouse il avait été très actif, André , quoique communiste, avait gardé un ami royaliste, le comte Louis de Gérin-Ricard, mécène de la
revue Thalassa (intitulée de la sorte bien avant l'émission télévisée du même nom). Il fut arrangé avec la compagnie des 4 Vents , animée par Gaston Mouren, de rendre publique ma première
pièce. En pénétrant dans cette sorte d'hôtel particulier aux fenêtres qui scintillaient sur le quai est du Vieux Port, j’entrais dans un univers que je n’avais jamais imaginé : jamais
je n'avais vu d'escaliers si larges, de salons si vastes et tant de lustres cristallins.
André et son épouse Rosette m'incitèrent à envoyer mes poèmes à Pierre Seghers . Celui-ci publia en 1965 mon premier livre, "Stéréophonies" . Elsa Triolet, le préfaça . En plein hiver, je
fis une fugue pour aller la rencontrer, elle, et Aragon, dans Paris enneigé (10b). L'année suivante, je fis une deuxième fugue, jusqu'à Grasse .Puis il y eut la représentation d'une
nouvelle pièce de théâtre, "Jusqu'à l'aurore", avec la coopération de condisciples du Lycée Saint-Charles à Marseille, dans une salle de la ville, car le proviseur n‘avait pas voulu qu‘elle
soit représentée dans son établissement.
Je me mettais en scène en train de dialoguer avec ma propre voix enregistrée sur magnétophone, et avec deux autres personnages : l' Horloge, puis la femme-Fleur . L'Horloge
représentait le Temps, séduisant , inquiétant , dévorateur, et était jouée par une adolescente prénommée Josiane, qui partit peu après vivre à Nouméa avec sa famille . La fille-fleur était
Elisa , qui à la fin m'électrocutait, m'aveuglait en posant son index et son majeur , en fourche , sur mes yeux. Alors , pendant que retentissaient des sirènes d'alarme, les projecteurs
étaient tournés vers le public.

A cette époque les parents de Nicolas de Barry, qui était le chorégraphe de la pièce, m'invitèrent à passer des vacances sur la côte espagnole, jusqu'à Peniscola. Des pêcheurs étaient d'accord
pour nous emmener avec eux, et nous montrèrent des couchettes que nous pourrions utiliser, mais il s'avéra qu'ils n'avaient pas l'autorisation d'embarquer des jeunes de notre âge. Je me
contentais de rêver cette expédition impossible.
Tout cela se passait en 1966 . Elisa m'accompagnait au Frioul, ou dans cette "troupe d'actions et de rêves collectifs" que j'avais créée pour improviser, avec
copains et copines sur la voie publique, à Marseille et à Nice , une sorte de théâtre cathartique, toujours avec des bandes de papiers de couleur dont on entourait les passants. En ces temps là
j'adhérais déjà à l'idée que l'art ne pouvait me concerner que s'il était créateur de vie, et d'espace-temps propice. À une évolution. L'art , la poésie avaient un sens qui était de
redéfinir la vie intérieure quotidienne et les paramètres spatio-temporels .
J' ignorais encore à quel point cette refonte que je souhaitais nécessitait un long apprentissage, un métissage intérieur en profondeur, et mes inspirations étaient cyclothymiques , les rêves
d'évasion alternant avec l'enlisement dans les sables mouvants du karma animal.
Dans ma famille, il y avait constamment des références à d'anciens voyages, ceux où s'étaient forgés les destinées, les caractères . Lorsque la Lorraine était devenu allemande , à la fin du
XIXème siècle, mon arrière grand-père maternel, qui avait appris le français en cachette, et dont les frères étaient déjà au Canada, partit vivre en Corse, où il épousa une fille du village
de Canari . Là il subit d'abord une sorte de racisme, puisqu'il était traité de "boche", d'allemand, et régulièrement insulté, jusqu'au jour où, le long de la falaise il attrapa par le col un de
ses agresseurs, le tint au dessus du vide, et menaça de l'y projeter s'il ne s'engageait pas à cesser de le tourmenter. Voilà comment il obtint de se faire accepter .
Quant aux ancêtres de mon père , ils étaient vaudois. Un de leurs poètes (en langue d‘oc) s‘appelait Michel Tron. Persécutés comme hérétiques au même titre que les cathares, les
vaudois s’étaient réfugiés dans les Alpes, où ils furent traqués et largement massacrés par François 1er, allié du pape, jusque dans des cavernes d'altitude . Parce que le duché de Savoie se
trouva par la suite partagé entre la France et l'Italie, mes grand-parents paternels, qui parlaient le provençal alpin, se trouvèrent citoyens italiens . Ils vinrent travailler à Marseille .
Là mon père naquit avec la nationalité italienne . Plus tard une loi pétainiste lui valut de perdre son emploi de dessinateur au port . Il s'embarqua alors pour l'Afrique, apprenant
avec un livre, sur le bateau, le métier de géomètre . Déplacé de l'Afrique équatoriale au Maghreb, il participa à la guerre contre Hitler, puis revint à Marseille.
Il y épousa ma mère, l'ayant connue par l'entremise de tchèques venus du Transvaal . Elle enseignait le piano. Il l'emmena au Maroc . Il avait été chargé de tracer une route dans une montagne du
Moyen-Atlas, celle de Bin-el-Ouidane, où je naquis . Ensuite nous habitâmes à Afourer, dans la plaine du Tadla, puis à Agadir, au bord de la plage, et à Casablanca, dans des immeubles où je
poussais les murs. Ma mère me plaçait sur ses genoux lorsqu'elle jouait du piano, ou me faisait battre la mesure avec un triangle argenté .
Deux ans après l' indépendance du Maroc, nous prîmes le bateau pour Marseille, où nous fûmes accueillis dans la maison de mes grands-parents maternels. Ils avaient longtemps cultivé
leur amour en interprétant ensemble des chansons napolitaines, tout en s'accompagnant de deux mandolines .
Jeté enfant dans l'eau du port de Cassis pour apprendre à nager, puis embarqué comme mousse à douze ans jusqu'au Japon, mon grand-père avait ensuite survécu au torpillage du Danton en 1917, dans
les eaux froides du détroit de Bonifacio, accroché à un morceau de bois, après avoir renoncé à monter dans un canot si chargé qu'il fut bientôt englouti, avec ses passagers.
Dans ce logis de Marseille, à côté des peintures de mon grand-père et de mon grand-oncle, étaient exposés quantité d'objets de tous les continents, sagaies africaines à moitié rouillées,
rostres hérissés de dents, grands vases de Chine, éléphants des Indes en ébène, ivoire ou bronze. Et si Marie Krébil avait réussi à amarrer Louis Cottalord à Marseille, celui-ci, dans la
cour, bâtissait en bois des maquettes de voiliers pour ses petits enfants.
Quant à mon père, certains jours, il parlait de repartir, cette fois pour Madagascar ou Tahiti, mais il semblait craindre qu'il soit vain d'espérer être autre chose qu'un
étranger sur de nouveaux rivages. Et moi j'entends encore l'écho de quelques rares bombes à Casablanca . Quelles idéologies déjouaient les chances du métissage ?
Sri Aurobindo a suggéré dans "l'idéal de l'unité humaine", alors qu'il était revenu de la superstition nationaliste, que la coopération entre les puissances européennes aurait pu favoriser une
décolonisation sans frontières. Mais le nationalisme, selon le mot d Amin Maalouf, c'est chercher des coupables, et non des solutions. Les fanatismes sacralisent la confusion entre la culture des
moeurs, qui divise , et la culture des connaissances, qui unit l'humanité dans la recherche d'une amélioration spirituelle et matérielle du sort de chacun.
A partir de 1967, je partis étudier à Paris, ne revenant à Marseille que pendant les vacances scolaires, pas toutes. Un ami me fit lire les revues colorées de l'Internationale
situationniste , vendues dans un kiosque à journaux du Boulevard Saint-Michel ..Je me reconnaissais dans la conception situationniste d'un art de la vie quotidienne, mais j' étais convaincu que
le théâtre n'était pas davantage un simulacre que les jeux de rôle de la vie quotidienne, et qu'il permettait d'établir immédiatement de nouveaux paramètres de communication (11b) .
Puis un jour, je découvris dans les casiers d' un bouquiniste des quais de Seine, un livre de Srimati Usha : " la Danse hindoue", publiée chez l'auteur dans les années 30, avec des photos . Le
texte présentait plusieurs styles de danses de l'Inde et fournissait des traductions de chants mettant en scène Sri Krishna . L'ouvrage s'ouvrait sur une dédicace à Siva Nataraj, finissant
par ces vers :"Et que ton pied soulevé de terre /Nous montre le chemin du salut !" .
Une nouvelle piste d'évasion des conditionnements se révélait à moi. Par le mimétisme des équations mythologiques, le métissage intérieur de mon existence était à l'oeuvre. Chez un autre
bouquiniste, je trouvais également un livre de photographies de Cartier-Bresson sur la danse balinaise, avec également l'évocation dansée de Sri Krishna. Les images étaient
accompagnées d’ un extrait de "Danse and Drama in Bali" de Beryl de Zoete, et de l'article d'Antonin Artaud sur le théâtre balinais (Plus tard, je vis qu’Artaud avaient mal cerné la question ,y
projetant surtout sa propre sensibilité ).
Je compris à travers ces deux ouvrages que seule l'étude patiente transformerait ma destinée dans la dimension métaphysique qui m'aimantait, mais qui me paraissait vaine si elle restait
réduite à la spéculation théorique.
D'abord je fus pensionnaire au Lycée de Saint-Germain en Laye, et les week-ends, j'étais hébergé chez un ami de jeunesse de Nicole ( Nicole qui m'avait emmené en vacances à Peniscola avec
ses enfants) .Cet ami m‘attribua gratuitement une chambre , dans l'île Saint-Louis . Lorsqu' Elisa vint me rejoindre, nous louâmes à la famille Segalen ,sous ses toits, une
autre « chambre de bonne» (13b).
J'avais rencontré Alain Sabatier ,qui venait d'exposer ses photos au Musée d'Art Moderne de New-York .Il réalisa alors un diaporama qui avait pour titre "Dominique Tron dans un vaisseau
spatial se précipitant vers le Soleil" . A Agadir, au jardin d'enfants, on m'avait demandé de dessiner ma maison, et j'avais dessiné un soleil. On m'avait demandé où était la maison, et j'avais
répondu : "derrière le soleil". Aujourd'hui mes méditations sur les couleurs du Phénix sont ponctuées par la visualisation de ses plongées silencieuses dans le Soleil (image 56) .
Alain Sabatier me mit en contact avec toute une galaxie de jeunes artistes "montés" des Alpes Maritimes à Paris, des peintres et des musiciens. J'adhérais à la Horde Catalytique et j'y
jouais le rôle du chaman, proférant instantanément mes inspirations vocales.

La Horde Catalytique disposait de dizaines d'instruments de musique de tous pays. Ceux-ci fournissaient un tel éventail de timbres que le simple jeu des métissages sonores ouvrait à
la "gestation sonore" des perspectives à mi-chemin du free-jazz et de la musique contemporaine . Un livre témoigne de cette époque, c'est "De la science-fiction,c'est nous à
l'interprétation des corps", et sur le dos de la couverture on peut trouver une photo prise lors du festival de jazz du Vieux Colombier, près de l'orgue de cristal dont jouait Francky Bourlier
(12b).
Une statuette zunie offerte par un ami avait déclenché l'écriture de "La science-fiction, c'est nous", qui fut publié par Losfeld . Les couleurs de cette statuette étaient ,
parait-il, faites de pétales de fleurs ou d'ailes de papillon . Et ces couleurs avaient commencé à s'effacer à la hauteur d'un oeil de la statuette, qui ressemblait à un cosmonaute dans son
scaphandre . Spontanément je m'identifiais à cette figure amérindienne : depuis une éclipse solaire que j'avais observé sans assez de précaution, je ne pouvais me défaire de taches
superficielles, quasi-transparentes sur mon regard gauche. A l 'orée de ma jeunesse, c'était comme les marques du temps et de la mort qui étaient à l' oeuvre.
Le Koko Yamuhakto zuni prenait le relais des transferts sur lesquels j'avais travaillé lors d'une psychotérapie analytique . Celle-ci m'avait conduit à la conclusion qu'il n'y avait qu'une
issue : construire consciemment ma vie, sans craindre d' effacer la part insensée des héritages identitaires. Au fil de mes projections sur la sculpture peinte, je plongeais dans les racines de
ma destinée, qui étaient celles de l'humanité.
Si j'ai renié ce livre de mes vingt ans, c'est que la voie psychédélique m'apparut ensuite comme une fausse route . Elle pouvait ouvrir des portes à la perception, mais les perles de
l'illumination restaient prisonnières de l'identité karmique et des enlisements historiques.
Ayant commencé à déambuler dans les cours de danse accessibles gratuitement aux étudiants , à portée de métro, et spécialement ceux de l'Université de Vincennes, je rencontrais Roger Ribes,
dont le maître Jérôme Andrews avait été l'étudiant de Mary Wigman. Dans les cours de Roger j'avais l'impression de me construire de façon saine, équilibrée , et de ne point poursuivre une
image de moi-même au dépens de ma santé, de mes articulations.

Parallèlement , j'expérimentais l'improvisation chorégraphique avec le groupe "Source" lors du premier Festival d'Automne. Et je partis plusieurs mois à Bali où je reçus des cours de danse de
Nyoman Djayus, et où j'improvisais dans les djoget bungbung.
De retour à Paris, Edin Sharok, lui aussi membre de la Horde catalytique, devint mon collaborateur de tous les jours. Je lui apportais les dessins des Pictographies

Dans ces dessins apparaissait pour la première fois l'Oiseau de Paradis ,et il les retravaillait à sa façon inspirée de la calligraphie persane, pour un livre-rouleau , et une
fresque où s'inséraient les photographies d'Alain Sabatier.
Fils d'un chef kurde, Edin Sharok pratiquait le zarb, et sur ses rythmes je m'entraînais à la technique du ballet contemporain de Roger Ribes, qui m'avait invité à assister à tous ses cours -
ceux qui étaient gratuits comme ceux qui étaient, en principe, payants. Enfin, aux premiers jours de 1974 je repartais Bali. J'allais vivre une dizaine d'années entre cette île et l'Inde,
jonglant avec les visas possibles et les bourses d'étude, de recherche et de création (j'en obtins de la France, de l'Inde, de l'Indonésie et de l'Université de New-York).