Ce que je retiens des années où j’ai travaillé à Tahiti , c'est évidemment d’abord tout ce qui concerne le théâtre des oiseaux de Paradis, et son cri de ralliement : "Kiou !". J’ai alors
orchestré un espace temps à petite échelle pour résister à la pression des idéologies des siècles anciens sur la vie quotidienne . Lorsque je n'avais pas de cours, je m' entraînais encore en
solo à mon théâtre sur la plage, et je plantais des arbres pour dissimuler aux regards des passants éventuels ce coin de plage où j'avais construit une cabane . J’avais à Moorea davantage
besoin d’isolement que d’attroupement .

Je peignais sur des planches, des toiles, préparais masques et décors avec Christine. Je fabriquais des flûtes de pan et des flûtes nasales , j'en offrais à mes élèves. Je grimpais dans la
montagne pour collecter des bambous, au delà des sentiers, parfois sur des pentes abruptes. Je passais aussi des journées à jouer de la musique sur le lagon, d'abord sur un petit hobie-cat, puis
sur une petite barque.
Christine , dans une classe de dessin dont elle eut la charge, fit travailler ses élèves sur les épisodes du théâtre des oiseaux de Paradis. Il en résulta une exposition. Le frère Celton fit
réaliser aussi une brochure contant plus en détail des épisodes du Théâtre des oiseaux de Paradis, illustrés par quelques uns de ces dessins d'élèves, et une collègue, Sylviane Racine,
après avoir fait étudier le texte à ses élèves, réalisa un diaporama sur ce thème. C'et d'ailleurs elle que je présentais au directeur lorsque je décidais d'interrompre mes activités à
Tahiti, pour qu'elle me succède.
Pendant quelques années j'animais également une association , le Mouvement Pluriculturel Mondial . Hiroana'a Degage y adhéra et donna à l'association le nom de Tiamara'a Ta'ata Tupu . Le
mot Tiamara'a peut signifier autonomie, indépendance, dignité, liberté intérieure ou extérieure, et de ce fait un des articles de journal nous présenta à tort comme indépendantistes tahitiens. En
fait Hiroana'a et quelques uns de ses amis protestants , Temarii a Teai et Alfred Poroï, ancien sénateur et maire de Papeete s'opposaient plutôt à la politisation des dirigeants locaux de
l'Eglise protestante, notamment lorsque des pasteurs ouvertement favorables à la France se trouvaient démis de leurs fonctions, avec tentative de récupération judiciaire des biens de leurs
paroisses en principe autonomes .

Hiroana'a, par ailleurs auteur d'un livre sur "les Australes au temps des goélettes" militait pour la transparence des comptes de son église, réunissant des documents pour accuser un de ses
responsables de détournements , à la suite de quoi ce dernier s'éclipsa du pays .Plus tard ,sur France-Culture, il trouva des jeunes français pour le présenter comme un "combattant de la
liberté" ! Pour nous Tiamara'a ta'ata tupu ne signifiait pas "indépendance"mais "respect du prochain" , "liberté de l'individu" -autonomie de chaque individu.
Je suggérais un référendum planétaire, qui serait négociable par l'ONU avec les gouvernements puis organisé une fois qu'un nombre significatifs d'Etats seraient prêts à y participer. La
question : "Est-il, oui ou non raisonnable, que sur la base de l'héritage éducatif de l'humanité toute entière, celle-ci tente d'adapter sa démographie aux ressources disponibles sur la
planète, de sorte que chaque individu jouisse de l'autonomie ?"
Je ne doute pas que des quantités de gens auraient du mal à comprendre cette phrase, mais ce serait là une occasion pour les politiciens, les religieux et les pédagogues, d'élever le débat en la
leur expliquant, quelle que soit leur position. La réponse pourrait être non - pour l'instant, et faire réfléchir à un tel non - ou oui - sans grandes conséquences immédiates- mais il y aurait eu
cette perspective de l'unité humaine placée par les médias au-dessus des simples querelles d'intérêt.
Certes, je savais que le dictateur qui avait fait pendre Ali Bhutto en déguisant de prétextes religieux le rejet de la réforme agraire ne se serait pas prêté à un tel référendum . Mais du
moins, l'humanisme professé par les démocraties ressemblerait un peu moins à sa caricature par ce genre d'initiative propre à préparer les esprits à une fédération mondiale tôt ou tard
inévitable, pour éviter la catastrophe planétaire, ou pour s’en remettre. Qu'il s'agisse du patronat, des syndicats, des laissés pour compte, qui n'aurait pas intérêt à une gestion apaisée et
méthodique de la prospérité mondiale ? Ils sont une minorité ceux qui souhaitent que les énergies s’épuisent dans les querelles de religions ou d’intérêt, alors qu’elles peuvent
coopérer dans la lutte contre les difficultés ! Encore faut-il que ces minorités manipulatrices cessent d’hypnotiser leurs troupeaux sous les étendards identitaires. D’où l’idée d’assumer
l’argumentation universaliste dont ils se servent, mais avec un usage équilibré de la raison et de l’émotion. Il ne s’agirait plus de propagande, mais de
responsabilisation maïeutique des habitants de la planète Terre.
Le simple projet de ce référendum, même s'il n'est approuvé que par quelques nations, stimulerait durablement la réflexion de toute l'humanité sur les avantages et les inconvénients d'une
gestion mondiale. Dans le passé, les tribus de chaque vallée de la même île se livraient des guerres continuelles . Aujourd'hui cette situation est très rare. La même évolution est concevable
pour l'ensemble de l'humanité. Mettre la guerre hors la loi ne peut se résumer à une opération de police. Il faut avant tout promouvoir l'Unité humaine et provoquer un ralliement des hommes
de connaissances de toutes les origines sur cet avenir. Il ne s'agit pas d'attaquer de front tous les intérêts particuliers qui s'opposent à une telle situation. Il s'agit de reconnaître
que la prospérité des hommes a toujours souffert des situations conflictuelles .
Parallèlement, ne serait -il pas concevable , tout en respectant un large éventail de points de vue, de préparer des programmes d'histoire , de littérature, de philosophie (religions
incluses), d'éducation physique et artistique concernant l'ensemble des héritages planétaires ? Notamment en introduisant dans les écoles les exercices yoguiques de rétention
volontaire du sperme. Cela n'impliquerait pas des pratiques sexuelles à l'école, mais les exercices préparatoires tels que les expose André Van Lysebeth dans ses divers ouvrages.
Ceci non pas pour s'opposer aux tenants de la contraception mécanique ou chimique, mais pour que la maîtrise du sperme et la maîtrise du mental, ne soit pas perçues comme une frustration de plus,
mais comme l'accès à une jouissance supérieure , celle d'une félicité plus constante et plus inconditionnée , réelle clef énergétique. La créativité qui s'exprime dans la sexualité est canalisée
dans la reproduction des espèces et la mise en oeuvre de leurs métissages. Le point de vue qui suggère le plaisir sexuel est un ersatz de la créativité cosmique où l'évolution est possible
consciemment, ce point de vue doit avoir droit de cité dans les manuels de philosophie . Il n'y a pas de débat sans diversité d'opinions. L'utopie n'a jamais été que relative à la
géographie et à l'histoire. Les idéaux ont lentement fait avancer l'humanité vers le respect de chaque citoyen, et même si l'obscurantisme spirituel gagne du terrain grâce à sa capacité de
fournir des esclaves, troquer l'utopie contre le consentement à la régression sociale transformerait tous les pays en "républiques bananières" , sous couvert de nationalisme identitaire et
anti-colonial ou de pseudo-mondialisme.
J'avais inauguré le Mouvement Pluriculturel Mondial par un jeûne de 8 jours, et par un témoignage public sur ma connaissance de l' Asie et sur les hypocrisies nationalistes, propres à
se parer de vertus culturelles, sociales ou religieuses, sans les développer . Puisque les essais nucléaires soulevaient la question de la Paix, j'appellais à la négociation
progressive d'une fédération mondiale intégrant pour commencer les pays respectueux de la séparation des pouvoirs, en préservant leur autonomie. Tutuuehitu, l'auteur du "Trésor des îles
Marquises", fut un des plus assidus des membres de l'association. Paul Emile Victor vint me trouver à mon Lycée , m'invita sur ses îlots et m'apporta un soutien médiatique à la
télévision . Il écrivit un peu pour la revue que je fabriquais et diffusais moi-même à l'aide d'un ordinateur, d'une photocopieuse et d'une agrapheuse . Cette revue eut environ 150 abonnés
et publiait , outre des manifestes, des dossiers historiques, un long reportage sur le Festival du Pacifique de 1985,et des poèmes en tahitien , d'autres en français d'un auteur iranien et d'un
correspondant du Canada .
J'opposais la culture des connaissances, aboutissement et point de départ de tous les métissages évolutifs, à la culture des moeurs, propice aux divisions , aux conflits identitaires. Je
souhaitais voir les hommes de connaissance s'unir face à la tyrannie des moeurs. Aujourd'hui, ce point de vue gagne du terrain. Mais à l'époque de ce premier Mouvement Pluriculturel
Mondial, il semblait difficile de faire accepter comme vraissemblables des témoignages sur les manipulations racistes, idéologiques, nationalistes s‘exerçant hors d‘ « Occident
» , s'ils étaient fournis par des blancs . Les blancs étaient supposer communier dans les certitudes d'une hypocrite repentance. L'époque avait besoin de boucs émissaires .
Ce sont donc des auteurs comme Maalouf, Kourouma, Bisikisi, Kenizé Mourad, et d'autres qui , aux antipodes de la Polynésie, plus tard, virent leurs témoignages accueillis dans les tribunes
,et démystifièrent les travers observés dans leurs propres pays ancestraux, sans être accusés de racisme pour autant . Lorsque je mis fin à la publication de la revue du Mouvement
Pluriculturel Mondial, Tutuuehitu prit le relais en publiant la revue "Poètes en pareu" (pareu est l'orthographe de paréo en tahitien).
Je mis fin à l'animation du Mouvement Pluriculturel Mondial pour deux raisons . D'abord certains membres faisaient preuve d' ambiguité politique, pouvant afficher des opinions
divergentes selon les personnes qu'ils fréquentaient, et dans ce domaine l'opportunisme des intellectuels peut aller de l'extrème droite à l'extrème gauche. Et aussi parce que cela représentait
énormémént de travail, et que l'expansion du Mouvement, si personne ne m'aidait pour le secrétariat, aurait de plus en plus réduit mes propres pratiques individuelles (artistiques, yoguiques).
Sans parler de la bassesse de certaines attaques ou de l'absurdité de certains amalgames face auxquels je me retrouvais seul. La calomnie trouve plus facilement un public que les discours nuancés
.
Développer des analyses par delà les clivages idéologiques du XXème siècle était bien plus difficile qu'aujourd'hui . Depuis ce temps, le terrorisme armé a un peu décrédibilisé le terrorisme
intellectuel des idéologues, mais si peu. L'indifférence vis à vis des cultures non-européennes dans leur complexité et leur diversité se maquillait encore plus d'un tiers-mondisme
outrancier, béatifiant les fossoyeurs tropicaux de la démocratie sociale , pourvu qu'ils soient, pour les compagnons de route, les ennemis de leurs ennemis.
Lorsque des journaux réputés pour leur sérieux, à Paris, annonçaient l'exécution d'un colonialiste fasciste par un combattant de la liberté en Nouvelle Calédonie, il s'agissait en fait d'un
adolescent tahitien abattu à Thio par des gens qui avaient averti qu'ils couperaient les oreilles et le nez à ceux qui iraient voter. François 1er a gardé son prestige auprès des français
en dépit des massacres qu'il fit perpétrer sur les Vaudois, et il y a plus d'un "saint" politique en Asie, dans le Pacifique, en Afrique ou en Amérique, dont la béatification a fait oublier les
exactions.
Dans ce domaine le cynisme précède l'unanimisme, et il reste encore périlleux pour bien des carrièristes universitaires de démystifier certains discours religieux, notamment la
sacralisation pseudo-laïque du bon sauvage, qui est une forme de totémisme (28b). A cette époque là, quand je visitais Nita ,qui nous avais accueilli à notre arrivée, sa maison ,son
quartier étaient inondés d'enfants tahitiens en haillons dont les familles avaient été chassées de Thio par la terreur et les incendies du Front de « Libération » Nationale Kanake
« Socialiste » .
A Moorea, nous allions , Christine et moi nous entraîner avec un groupe folklorique du district de Maharepa. Sur le ferry, j'avais rencontré un paumotu de Ahe, Louison Mati, qui était
mécanicien en ville . Plusieurs membres de la famille de sa femme Tea participaient aux répétitions du groupe Tiaia Nui. Les chorégraphies étaient composées par un couple qui
avait longtemps appris à Tahiti au sein du groupe de Gilles Hollande. Une fois que ces chorégraphies furent au point, le chef officiel du groupe, c'est à dire celui chez qui les répétitions
avaient lieu et qui fournissait les instruments, revint de l'île de Huahine où il était employé dans la restauration d'un marae, et vira le couple du groupe, sans autre raison que celle de faire
valoir son autorité, y compris sur les résultats obtenus. Il vira aussi ceux dont la peau était jugée trop blanche, y compris une métisse, car il avait lu dans le règlement du concours de
spectacles que le matériel importé était prohibé. En fait il s'agissait du fil de nylon et des matières non végétales dans les costumes . Les groupes de Tahiti qui gagnèrent les deux
premiers prix du concours avaient intégré plusieurs européens et métis blancs sans choquer le jury.
Ce groupe fut dissout peu après et Louison et sa belle-famille fondèrent un autre groupe, Ava Iti. Le chef fut encore le membre le plus âgé , qui , gardien à la base marine, avait pu
acheter les instruments et possédait le terrain où avaient lieu les répétitions. Louison était en fait le véritable chorégraphe, et nous connaissions un membre du jury du festival qui travaillait
au Lycée . Il nous avait assuré qu'il était possible d'introduire ou de créer d'autres légendes que celles déjà connues, voire de mettre en scène des péripéties de la Bible. Louison aurait voulu
choisir pour thème l'oiseau de Paradis. Mais là encore il y eut la crainte que ça ne soit pas considéré comme vraiment traditionnel par le jury, et le thème retenu fut une évocation d'anciens
conflits entre les vallées, avec des casse-têtes .
Dans les campagnes, les légendes étaient considérées comme appartenant aux familles, et il était interdit aux villageois des autres vallées de les mettre en scène. Ambitionnant de présenter son
groupe dans les hôtels, Louison commit la faute d'en virer la soeur aînée de sa femme, jugée trop vieille (il voulait dire « pas assez jolie« , car elle était plus jeune que nous). Du
coup les enfants de cette tante se liguèrent contre lui, en l'accusant d'avoir introduit des popa'a, alors que le directeur de l'hotel Sofitel , un français, leur avait dit que les touristes
n'étaient pas venus à Moorea pour voir des blancs danser . Louison finit par se fâcher avec les membres de la famille de son épouse, car quoiqu'il fut le seul à leur apporter son salaire, il
était impossible même de leur demander de ramasser des fruits dans leurs jardins. Ils attendaient qu'il soit de retour du travail pour qu'il passe au magasin et prépare la cuisine, me disait-il.
Il retourna aux Tuamotu .
En Polynésie, il pleut souvent, et le coin de plage où je m'entraînais fut bientôt isolé des regards par un arc épais de verdure. J'y passais beaucoup de temps, avec pinceaux et instruments,
dansant ou méditant immobile sur le sable, à l'ombre d'un badamier. C'est là qu'un jour Sri Agastyar (image 61) s'annonça et commença à guider ma sadhana plus explicitement . Noé
avait été encouragé à lire dans les couleurs de l'arc-en-ciel la langue même de Dieu , et tout au long de la journée, quelle que soit mon activité, j'étais constamment plongé dans la
méditation du silence ou des couleurs du Phénix . Le théâtre des oiseaux de Paradis m'apparaissait comme un navire salvateur du déluge.
Je ne me reconnaissais pas dans les idéologies de l'époque, ni dans les formes où les moeurs s'emparent des religions. Je n'étais pas habitué à penser aux êtres humains en fonction de leur
ethnie. Or, de façon totalement déculpabilisée, c'est ainsi que pensaient la plupart des habitants des pays où j'avais étudié. Seuls quelques individus dépassaient ce type de classification, et
étaient capables d'une communication d' homme à homme, au fil de laquelle une discussion et la curiosité intellectuelle soient possibles . Le plus souvent, on justifiait des
généralisations abusives par des appartenances ethniques .La signification attribuée par mes interlocuteurs aux folklores ou aux écrits bibliques ou védiques restait toujours vague,
identitaire plus que pédagogique.
Il m'arrivait chaque année de discuter avec mes élèves de la fête de Pâques. Eh bien la plupart, après des années de cours d'instruction religieuse, avaient cru comprendre que Jésus
s'était sacrifié comme on sacrifiait jadis des bêtes ou des hommes sur des autels païens . Il s'agissait d'un rituel magique, sans qu'on puisse vraiment m'expliquer quelles valeurs étaient en jeu
. Dans les pays où les églises sont pleines, combien de paroissiens font-ils autre chose que d'adhérer aveuglément à une idéologie dominante ? Or ,si dans les religions anciennes d'Europe ,
d'Océanie, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique toute puissance temporelle était conçue comme de droit divin, la rupture introduite par Jésus n'avait-elle pas été de mettre en cause cet amalgame ?
L'idéologie maurassienne n'était-elle pas , pour l'athée qu'était Maurras, une mise en valeur des pompes et de l'autorité ecclésiastiques jugées politiquement plus utiles que le témoignage de
"quatre juifs obscurs" sur Jésus ? Pourquoi Jinnah, lui aussi athée, avait-il voulu faire de l'islam la religion d'Etat du Pakistan ? Comment des européens se targuant d’être socialistes
pouvaient ils s’allier sous les tropiques à des dirigeants intégristes, fascisants, apôtres du capitalisme sauvage ?
Le vice-rectorat me demanda plusieurs fois d'assurer les interrogations orales du bac. Un texte qui revenait souvent était celui de Montesquieu sur l'esclavage des nègres. Presque tous les élèves
comprenaient que les noirs étaient si laids qu'ils méritaient l'esclavage. Ces élèves , qui même s’ils n’étaient pas blancs ne se voyaient pas noirs ,me juraient que c'est ce qu'avait dit
leur professeur, ce que démentaient bien sûr les rares à avoir été attentifs.
D'aussi grossiers contresens n'empêchaient pas ces étudiants d'obtenir leur moyenne : les notes étaient réajustées à la hausse sur demande de l'inspecteur pour pouvoir fournir les statistiques
espérées "en haut lieu". Quant à l'ouvrage où Diderot ventriloque le tahitien embarqué par Bougainville jusqu'à Paris, il donnait aux élèves le sentiment que les tahitiens savaient spontanément,
sans avoir à s’intéresser à d’autres cultures , ce que les philosophes français avaient mis si longtemps à trouver par des comparaisons historiques et géographiques. En fait le Tahiti où
était arrivé Bougainville était une féodalité comme celle dont les français commençaient à s'émanciper. Mais Bougainville lui-même, constatant que les lecteurs parisiens n'avaient relevé
qu'un aspect de son témoignage, écrivait qu'il rencontrait en France des philosophes en chambre qui savaient mieux que lui ce qu'il avait vu.
*
Des circonstances nombreuses mirent fin à mes activités à Tahiti. Il y avait le fait que Christine était chroniquement malade de l'humidité. Elle avait , enfant, souffert de cela en France
, et il lui était conseillé de vivre dans un climat sec, méditerranéen. Il y avait aussi que des femmes étaient violées, dès qu'elles étaient seules . Et lorsque nous quittions notre maison, les
serrures ou les fenêtres étaient forcées, alors que quelques années auparavant nous pouvions partir en laissant la porte ouverte sans craindre de vols .
Au départ, notre maison à Moorea était entourée par la forêt, et sur la plage j'avais également construit une cabane avec des planches de récupération, que je peignais. Puis les
années vinrent où la forêt fut défrichée , suite à une saisie de la banque qui décida d'investir là dans l'édification de la plus consistante zone urbaine de l'île, par des chantiers soudainement
massifs . J'eus un voisin qui trouvait naturel de diffuser sa radio à tue-tête. C'est assez courant dans les zones habitées de Polynésie. Bientôt, le journal affirmait que 40% de la
population se plaignait des nuisances sonores , et pour y échapper, il fallait envisager de vivre sur des rivages isolés, restés calmes car éloignés des possibilités d'emplois.
Mais même des îles isolées, l'habitat est généralement regroupé. Il n'est pas évident de s'isoler , à moins de pouvoir se ravitailler par son propre bateau, ce qui suppose une
autonomie financière consistante. Il est possible de garder la sérénité dans la proximité du fracas de l'océan, si l'on vit sur un îlôt côté récif, et les bringues ou répétitions folkloriques
peuvent créer une ambiance de joie. Mais les basses électroniques matraquant des rythmes inhumains s'imposent comme un esclavage, ou une drogue dure aux riverains qui ne consentent pas à y
détruire leurs oreilles.
Arriva un jour où le maire de Papete Jean Juventin,affirma que la haine avait fait son apparition en Polynésie (4b). Etrangement, il affirma cela à la sortie du film parisien "la haine". A deux
reprises le centre-ville fut incendié, et la deuxième fois, l'aéroport, et des agitateurs faisaient courir le bruit d'un plan visant à s'attaquer aux blancs sur l'île de Moorea et à incendier
leurs biens, au point que le peu de gendarmes alors présents dans l'archipel fut mobilisé pour protéger avant tout les hôtels internationaux. Un jeune indépendantiste de Moorea me soutint
un jour que les français creusaient secrètement dans les montagnes afin d'extraire des tonnes d’or dont ils chargeaient ensuite des avions entiers, et qu'il valait mieux pour moi (réduit à la
couleur de ma peau) que je parte avant que le sang coule.
D'autres indépendantistes m'assuraient qu'ils me considéraient comme tahitien -m'ayant vu participer au folklore -, et m'encourageaient à déchirer ma carte d'identité française, comme eux
qui étaient persuadés que seule une théocratie religieuse pourrait leur fournir des lois davantage sociales (ils supposaient qu’étaient truqués tous les témoignages pouvant les
contredire ). Une époque s'achevait. Même si beaucoup de polynésiens restaient aimables , sans nourrir de préjugés de race, un grand nombre de ceux qui étaient sensibles à la propagande
nationaliste étaient prompts à menacer les blancs qu’ ils croisaient.
Comme l'écrira en 2007 Amin Maalouf : "Quand les clivages sont identitaires, il n'y a ni débat ni dialogue. Chacun proclame ses appartenances à la face de l'autre, chacun lance ses imprécations,
puis retentissent rafales et explosions" (Arz Lebnaan, n°10). Certes, il ne se produisit pas en Polynésie une violence comparable à celle des guerres civiles au Liban, ni même à celle des
conflits de Nouvelle-Calédonie, mais l'ambiance n'était plus celle que j'avais connue tant d'années.
J'avais été recruté dans un Lycée catholique, et il y avait des gens de l'enseignement public qui se scandalisaient du fait que l'enseignement privé bénéficie d' un tel
budget pour le théâtre . En fait c'était parce que j'avais été le premier à promouvoir ce projet dans les Lycées locaux. Suite à cette querelle , qui consistait à traquer tout privilège
supposé de l'enseignement privé, il y eut des blocages budgétaires persistants dans l'administration , en rapport avec l'option et des ateliers théâtre de mon Lycée. On estimait à Paris que
c'était dans les Lycées publics que devaient être affectés prioritairement les budgets pour le théâtre. Pour être muté dans les Lycées publics de Polynésie il fallait être d’abord fonctionnaires
de l’Education Nationale (une loi permettait néammoins aux natifs du pays d'entrer dans la fonction publique sur place, après le CAPES).
Mon directeur parvint, pour maintenir ce poste budgétaire, à en faire valoir l'intérêt directement au Ministre de l'Education à Paris. Puis, sous le successeur de ce ministre, une inspectrice
reçut la mission de décourager les inscriptions, en informant par circulaire les classes de 3ème à qui cette option était chaque année proposée du fait que cette matière serait désormais notée
très sévèrement et n'était pas une occasion de se défouler ! L'inspectrice me rapporta elle-même ces faits ,après avoir assisté à un de mes cours, et l'avoir très bien noté . Elle me rassura en
me disant qu'elle me soutiendrait autant que possible, et qu'on ne pourrait pas supprimer mon poste, tant qu'il y aurait une demande du directeur local, des élèves et des parents d'élèves. Mais
elle me confirma que je faisais les frais de la haine de l'enseignement privé de la part de quelques "responsables " parisiens.
Ces "responsables" insistaient pour que dans tous les Lycées français de la planète, on s'en tint scrupuleusement à leur programme, généralement publié au bulletin officiel avec des mois de
retard. Tant qu'il s'agissait de Marivaux, Ionesco ou Molière, il était possible d'intéresser mes élèves à une adaptation à la mesure de leurs capacités de mémorisation et de leur motivation.
Mais quand il fallait les intéresser à Racine, Feydeau, Fassbinder ou Koltès, aussi bien la nature des textes que le profil des comédiens disponibles ne pouvait déboucher que sur des exercices
fragmentaires propres surtout à magnifier les modes parisiennes. Il existe une laîcité fanatique et un anti-colonialisme colonial, qui consiste à vouloir imposer jusqu'aux confins de l'outremer
une vision étriquée de la laïcité et de la décolonisation.
Eh oui, des européens s'obsèdent depuis des décennies , à l'abri de la violence des banlieues, et dans le mépris des folklores, à faire à l'homme-blanc la réputation qui était faite
aux juifs par les nazis, fournissant des arguments de gauche à des nationalismes de droite . La repentance, dans tous les pays devrait plutôt être suggérée aux responsables réels des
injustices, et aucune couleur de peau, aucun lieu de résidence ne suffisent à les identifier .
Je consacrais chaque année du temps aux programmes de baccalauréat pour le théâtre mais regrettais l'époque où l'on misait plutôt sur les initiatives de chaque enseignant pour faire
réellement progresser les élèves, autrement qu'en singeant à la hâte les modes parisiennes du moment. Et malgré tout , je continuais à mettre en scène les épisodes du théâtre des oiseaux de
Paradis. Mais il me semblait aussi avoir atteint la limite de la capacité de mes élèves . L'enseignement dans les lycées n'a pas le temps de la pratique approfondie, et les adultes
apprennent moins bien que les jeunes.
Sans doute le bachotage chronique et superficiel est un rite adéquat d'initiation au stress, donc au théâtre de la vie sociale . Il n'est pas mauvais que ce soit sous le parapluie d'idéaux
humanistes , dans la mesure où certains voudront les approfondir. Mais dans les écoles, il n'en subsiste plus que l'ombre, à force de négliger l'initiative adaptée au terrain et à ses
protagonistes. On croit remédier à cette situation par toutes sortes de carottes, augmentations liées à l'agrégation par exemple, mais on transforme ainsi l'héritage laïc en une sorte de religion
de la culture réduite à la caricature. Le débat intellectuel est finalement nivelé au niveau des obsessions et des préciosités de quelques manoeuvriers de ministère, inamovibles quel
que soit le résultat des élections , et ne produisant comme perles que celles de leur narcissisme.
Des navettes rapides furent mises en place entre Tahiti et Moorea. La route de ceinture de Tahiti étant la proie d'embouteillages chroniques, beaucoup de citadins vinrent
s'installer à Moorea .Il était de plus en plus difficile de faire accepter que l'on m'attribue des emplois du temps avec des cours cumulés sur deux ou trois jours, ce qui suscitait de la
jalousie , mon statut paraissant relever du favoritisme. Désormais je devais partir de Moorea avant l'aube pour y revenir après le coucher du soleil, tous les jours de la semaine . Mes heures
étant éparpillées, je ne pouvais plus attendre et préparer mes cours sur la colline où j'entraînais mes élèves, parmi les arbres fruitiers, car cet ultime espace vert avait laissé place à la
construction d'un nouveau bâtiment. Et des journées entières dans le bruit et autres nuisances urbaines m'épuisaient.
L'atelier théâtre fédérait toutes sortes de talents. Après les derniers spectacles de l'année, nous choisissions le meilleur acteur, et conformément à la coutume des miss très répandue dans
chaque commune ou chaque île de Polynésie, étaient désignées une "miss troisième millénaire", une "miss voix lactée", une miss "oiseau de Paradis". Je distribuais à l'occasion des flûtes que je
fabriquais . Puis furent créées par le Lycée diverses autres options, comme la "prise rapide de parole" , la danse tahitienne ou la danse moderne, et lorsque de nouveaux élèves entrèrent en
seconde, cela les dispersa complètement, au lieu de rassembler leurs talents dans mes cours .
J'avais au début , assuré les cours de danse moderne, mais il s'agissait, pour chaque classe, de séries de quelques semaines, où l'on ne pouvait que constater le niveau de chaque
élève, noter en fonction des progrès, sans jamais pouvoir préparer sur un an, comme en théâtre, un spectacle où les capacités de chacun puissent trouver leur place, et qui soit le prétexte d‘une
évolution dans la durée. Désormais ceux qui s'inscrivaient au cours de théâtre étaient soit des élèves motivés par une approche purement textuelle et française, soit des caractériels qui
préparaient eux mêmes des sketches scatologiques à la Bigard . La violence et l'alcool firent leur entrée dans ce Lycée, tandis qu'à l'extérieur des politiciens démagogues incitaient la jeunesse
à la révolte contre le crétinisme français dont tout éducateur blanc était censé être le symbole. Dans les collèges, des directeurs étaient tabassés .
Une époque s'achevait. Un ancien président du pays , suite à un emprisonnement pour corruption, était devenu indépendantiste et proclamait en première page des journaux : « Nous ne voulons
plus être la danseuse de la France » . Il était d’évidence plus à l’aise dans le rôle de pourfendeur de la « justice coloniale »
J'avais un besoin profond de temps pour me recentrer sur mes propres possibilités et mes entraînements de façon intensive, et j'avais suffisamment confiance en moi pour envisager une
nouvelle étape de ma vie. Les embûches, les tracas avaient toujours abondé, mais j'avais réussi chaque fois à les surmonter.
Christine , comme je l'ai expliqué, était chroniquement malade de l'humidité. En fait, le dérèglement du climat planétaire se faisait nettement ressentir dans certaines régions du monde par
des sécheresses, et dans d'autres, comme la Polynésie, par des saisons des pluies qui duraient des mois, assorties de dépressions tropicales et de cyclones . Christine souhaitait que nous nous
installions aux Baléares, où le climat sec devait l’aider à restaurer sa santé . L'hiver il était envisagé de retrouver notre maison sur la plage du Tamil-Nadu. Le dessin qui
suit évoque le nouvel environnement où nous commençâmes une nouvelle vie, sur l' île catalane de Formentera, qui avait émergé d’un long abandon aux temps de la piraterie ,puis connu les
déferlements hippies, naturistes, touristiques . Il n'y avait que 3000 habitants sur cette île, et de vastes espaces sauvages protégés autour de notre maison.