L'arrivée en Polynésie, ce fut d'abord l'accueil, en bas de l'avion , de la vahine distribuant une fleur de tiare à chaque passager pour qu'il la mette à l'oreille, et c'était une ancienne
élève de mon cours de théâtre. C'est un fait que dans ce pays, quelle que soit l'île, je ne manque pas de rencontrer d'anciens élèves de mes cours au Lycée La Mennais de Papeete. .
Je m'installais d'abord dans une petite hutte (image 44) au bord du lagon de Moorea, du côté de Haapiti, face au coucher de soleil. En 1970, j'avais rêvé que je vivrai un jour sur un rivage
exactement similaire à celui-ci, mais j'avais cru alors que ce lieu serait à Bali .
Je passais quelques mois en célibataire, peignant toile sur toile, en exposant dans les boutiques ,et à l'Abri coco .Un de mes voisins , également peintre, avait transformé sa propre hutte
en galerie où il accueillait les visiteurs . Je me mis à peindre aussi toutes les cloisons de ma cabane, comme je l'avais fait de l'autre côté de l'île, sur la plage de Tiki Tapu (photos
43).
Christine et moi , nous commençâmes à nous écrire intensivement, un millier de pages par an, nous racontant avec force détails ce que nous vivions, partageant nos investigations quotidiennes, nos
réflexions. Il était évident que même si nous n'avions plus de communion sexuelle, nous restions unis sur le plan de l'âme par notre parcours commun. Et elle reste encore aujourd'hui disponible
pour toute personne souhaitant étudier le théâtre des oiseaux de Paradis ou d'autres danses, dans cette pinède de Formentera.
La veille du jour où elle m'accompagna, tôt le matin, à l'avion d'Ibiza, nous avions fait l'amour au pied de la falaise. Notre séparation physique eut pour conséquence un partage de nos moyens
financiers. Si nous voulions nous maintenir perpétuellement dans des endroits propices, ce devait être là où les échéances de visa ne nous contraignaient pas à épuiser nos réserves par des
frais d'avion chroniques.
En fait, j’attendais que Christine se sépare de son compagnon autrichien, car elle se plaignait dans les lettres de ses habitudes de célibataire endurci . Il exposait ses sculptures, en vendait
parfois, et alors, partait en voyage. Après avoir longtemps vécu en Afrique, il était devenu un adepte de la méditation tibétaine , et il s’envola pour le Népal . Je téléphonais alors
à Christine, dans la perspective de retourner vivre avec elle . Mais voila, elle était maintenant avec un jeune chilien . Je l'avais connu - il lui arrivait d'accompagner ma flûte de
pan avec son djembé. Agé de vingt huit ans, il avait éveillé chez Christine une passion qui ne disait pas son nom .Pourtant elle le trouvait invivable.
Par hasard, peu après cette conversation téléphonique, je retrouvais William, un ancien condisciple du cours de danse de Roger à l'Université de Vincennes. William était devenu professeur de
français, et avait été muté dans un Lycée public de Tahiti ,où il était en charge d'un atelier théâtre. A l'issue d'une représentation à Papeete, il m'invita à être son témoin de mariage
.Le mariage eut lieu à la mairie d'Haapiti, à Moorea.
Ensuite les époux invitèrent les deux témoins à se rendre dans la maison où ils vivaient ,sur la côte Sud de Moorea. Dès que nous fûmes arrivés à leur maison, le couple se lança dans une dispute
provoquée par l'attrait qu'exerçait l'autre témoin, Riro, sur le marié, attrait manifeste qui avait déchaîné la jalousie de la mariée . Riro était une femme aux formes sculpturales,
assez grande, la peau marron clair et les cheveux blonds , comme brûlés par le soleil, avec des mèches châtain.
Riro et moi étions au bord de l'eau et nous ne connaissions pas encore les motifs de la dispute des mariés, mais d'instinct nous avions voulu nous éloigner de cette cacophonie . Lorsque je
vis qu'elle s'était avancée assez loin dans le lagon, où, là, on a pied longtemps, je m'y immergeais également. On n'entendit bientôt plus de bruits sur le rivage, car la mariée, toujours en robe
blanche, était partie en courant sur la route . Le marié était parti en voiture pour la rattraper . Nous sûmes plus tard qu'ils se réconcilièrent avant de prendre le bateau pour Papeete ,
dont la mariée était originaire.
Riro et moi trempions dans l'eau à environ vingt mètres de distance, et elle semblait prendre les évènements à la rigolade. A cette époque là, dans cet archipel, la rigolade était , plus
qu'aujourd'hui , une antidote systématique à la dramatisation, avec une insouciance qui frisait parfois l'inconscience et n'évitait pas toujours les drames. Avec mes élèves, pendant quinze
ans l' atmosphère de rigolade chronique compensait un peu les fatigues - ou les contrariétés que je connaissais par ailleurs. Ensuite, en Europe comme au Brésil, j' avais eu l'impression
que tout le monde faisait la gueule .
Maintenant Riro me souriait, et se mit debout dans l'eau où elle flottait (image 83). Elle se cambra en soulevant un de ses seins nus d'une main, et en m'indiquant de l'autre main de
venir y boire, à l'aide de ce langage gestuel que l'on retrouve dans les danses , de l'Inde à l'île de Paques, sous des formes parentes. Enfin elle m'ouvrit les bras, pour m'indiquer
qu'elle m'attendait . Je marchais alors lentement vers elle . Nous restâmes à faire l’amour (image 45) toute la journée et toute la nuit, et même le lendemain , dans la maison
désertée par les mariés ,car ils n'avaient fermé aucune porte à clé et ne reparurent pas pendant ces deux jours. Puis Riro alla chercher ses affaires dans sa maison de Tahiti pour s'installer
dans ma cabane.
Riro était née à Moorea mais du côté de sa mère, elle était la descendante de la reine Maeva V de Rimatara qui, au début du XXème siècle, avait demandé l'annexion de son île à la France. Les
premiers navigateurs européens avaient noté l'existence de deux types ethniques en Polynésie . La première vague de colonisation des îles aurait été celle d'un peuple à la peau sombre et
aux cheveux crépus. Puis une deuxième vague aurait introduit des immigrants à la peau plus claire, quoique brune, et aux cheveux blonds, et ceux-ci, de plus haute taille , auraient alors dominé
les premiers . Par la suite, ces deux types ethniques se métissèrent largement, entre eux, et encore davantage lorsqu' arrivèrent les popa'a (les blancs) puis les tinito (extrême-orientaux) .
Encore enfant, Riro avait dansé dans le groupe de Madeleine Moua, qui fut à l'origine d'un renouveau du folklore à l'époque moderne, rompant avec la pruderie des costumes qui couvrent tout le
corps, et renouant ainsi avec une tradition plus ancienne. Par la suite , Riro avait été recrutée pour la danse du tapa par la troupe d'une chorégraphe paumotu basée à Tahiti. Une danse où,
enroulée dans un tissu fait d'écorce pilée (tapa), la danseuse découvre peu à peu sa nudité. La danse du tapa était une sorte de strip-tease lent , qualifié de sacré car réalisé selon un
rituel traditionnel exempt de toute vulgarité.
Lorsque je la rencontrais, Riro ne pratiquait plus ce strip-tease en public. Personnellement j'utilise le mot sacré pour des pratiques conscientes et évolutives fécondées par le Divin. Mais
le mot sacré est généralement utilisé en Polynésie pour revaloriser des traditions pré-chrétiennes, ou pour établir un lien avec une cérémonie chrétienne .
Jadis Riro avait épousé le neveu d'un ancien dirigeant du pays , qui souhaitait que l'ONU inscrive la Polynésie Française sur la liste des pays à décoloniser. Peu après, suite à
l'épuisement des finances locales, l'atoll Mururoa était offert à l'Etat Français pour des expérimentations nucléaires.
Le mari de Riro était considéré par sa propre famille comme un incapable. On lui avait d'abord trouvé une place de planton et garde du corps du tonton, mais il s'absentait trop souvent,
voire jusqu'à Las Vegas où il aimait jouer. On tenta alors de le caser en le faisant élire à la mairie d'une petite île, où ses absences n'auraient étonné personne, les maires devant
voyager hors de leur municipalité pour en défendre les dossiers. Mais il ne fut pas élu.
Riro l'avait épousé au sortir de l'adolescence et d'une salle de cinéma de Papeete, et il lui avait fait bientôt deux enfants . Le père de Riro avait perdu ses terres à Moorea lorsqu'il avait été
acculé par un négociant chinois à rembourser des années de dettes d'alcool . Il était alors parti ensuite en Nouvelle-Calédonie travailler dans le nickel ,et n'avait depuis plus donné
signe de vie à son épouse, qui devint femme de ménage à Papeete.
Riro alla vivre dans la famille de son époux mais comme elle n'était que la princesse ruinée d'une île de quelques centaines d'habitants, elle était traitée comme une domestique. Elle
dormait généralement sur la terrasse avec ses enfants, la chambre conjugale servant surtout à accueillir les conquêtes d'un soir de son époux.
Riro trouva un emploi d'animatrice dans un collège catholique voisin de mon Lycée . A ce titre, pour tout fête, elle pouvait organiser des danses. Polyvalente, elle s'occupait également du
catéchisme, de la préparation des messes et des enterrements, et lorsque je la rencontrais , elle mettait en scène avec quelques élèves un spectacle de théâtre d'ombres sur la vie de
Saint-François, auquel je participais, en tant que conteur, pendant que les élèves évoluaient derrière un rideau éclairé par des projecteurs.
Riro avait accumulé beaucoup de haine à l'égard de sa belle-mère, qui, au décès du beau-père, représentant à l‘assemblée, était devenue une politicienne du genre cynique, qui ne
cachait pas à table n'être motivée que par les avantages de toutes sortes procurés par un siège à l'assemblée locale,et allant jusqu'à gifler à l'heure du dessert un sénateur qui lui faisait la
morale.
Par toutes sortes de pressions, y compris à l'arme blanche , l'époux de Riro s'emparait sans vergogne et systématiquement de son salaire dès qu'il était versé, tant il faisait de dettes. Riro
voulut divorcer, mais les soeurs catholiques pour qui elle travaillait lui signifièrent que le mariage étant un lien sacré, si elle le rompait elle ne serait plus digne d'exercer son
"apostolat" dans leur collège . Un matin, après avoir été humiliée une fois de plus, Riro lança un sort à sa belle-mère ,qui la traitait comme une esclave, et la belle-mère mourut au volant, sur
la route, dans les minutes qui suivirent , de l'accident qui lui était annoncé.
Riro prit alors conscience d'un don magique instinctif, voire héréditaire, et commença à l'utiliser pour inquiéter les proches qui voulaient la manipuler. Lorsque je la rencontrais elle vivait
encore avec ses enfants et son mari dans une maison de Tahiti, mais chacun dans sa pièce. Dans une chambre, une de ses filles adolescente vivait avec une descendante de M. Triolet, dont elle
portait le nom. Oui, de M. Triolet, qui à l'escale de la Polynésie s'était séparé d'Elsa, Elsa Triolet - qui en 1965 avait préfacé mon premier recueil de poèmes, "Stéréophonies".
Riro avait réussi à vendre une de mes toiles à un bureaucrate de la mairie de Faaa . Dans ce fief indépendantiste, il lui paraissait évident qu'il valait mieux que l'artiste ne
soit pas blanc pour que le tableau soit acheté. Aussi nous avions effacé ma signature ( je signe seulement au dos des toiles) et elle avait signé l’œuvre.
Je ne connaissais pas encore le passé de Riro quand elle vint se réfugier dans ma cabane de Moorea, dans un élan de passion érotique et romantique qui semblait intarissable. Elle
m'écrivait poème après poème, puis avait un don pour les chanter, avec des mélodies à elle. Elle chantait également en tahitien le Théâtre de l'oiseau de Paradis avec moi .
Sa créativité était très développée, mais s'évitait toute auto-discipline. Les chants qu'elle composait pour ses élèves pendant quelques répétitions, elle les oubliait quelques jours après le
spectacle où ils étaient chantés. Dès qu'elle était de retour à notre cabane, elle se mettait à danser sans retenue, mais cela virait immanquablement au strip-tease rythmé , signe
avant-coureur d' une frénésie sexuelle dont les ressorts semblaient inépuisables (image 46).
Il n'y avait pas un millimètre de sa peau qui ne dégageait alors un parfum de fleur. Ses besoins, qu'elle disait n'avoir jamais concrétisés qu'avec moi, devançaient tous les fantasmes
masculins les plus torrides, généralement exaucés au compte-goutte par la plupart des femmes.
La variété de ses faims perverses dévoilait le vrai visage de l'obsession sexuelle, qui est l'idolâtrie de l'égo . Elle faisait tomber tous les tabous, et déchaînait le plaisir sans que se lève
le dégoût. Comme pour se délivrer du poids colossal de son égo, dans l'intimité elle se voulait soumise au dernier degré . Elle rayonnait alors comme une "déesse" . Mais cette sensualité
ingénue ,apparemment irrésistible, n'était-ce pas la beauté du diable, d'une diablesse au regard d'ange enfantin ?
Et après avoir exalté sa puissance de séduction dans une soumission qu'elle aurait voulu sans borne, jusqu'à la mort, Riro, en dehors des moments de danse, de musique (image 76), des bains et de
nos fusions, devenait soudain despotique . Déesse, elle devait être servie, et si je n'avais pas retourné à temps le fruit de l'arbre à pain sur le feu, ou si avec la brise marine, un
débris du toit végétal était tombé à côté de sa tasse de thé, elle entrait dans une colère terrible , qui ne cessait que lorsqu'elle quittait la cabane, après avoir lancé des sorts sur les
instruments de musique jusqu'à les fendre, car elle en devenait jalouse, tout comme elle était jalouse du courrier de Christine.
Après ses crises elle revenait faire l'amour .Puis sur nos "cahiers de dialogue", nous nous écrivions de longues pages où je tentais de lui faire comprendre qu'il n'est pas de
spiritualité sans maîtrise du caractère. Elle s'épanchait alors dans une quête de pardon propre à rétablir entre nous la tendresse et le romantisme, et je tentais de tempérer sur ce mode les
appels de son sexe qui semblait ne pouvoir trouver l'apaisement que dans le paroxysme.
La force sexuelle est incontestablement une force douée d'un potentiel créatif exceptionnel, puisque des espèces entières se perpétuent par ce biais . Mais même l'ascèse totale, qui
se voudrait sublimation assumée de cette force sexuelle, n'avait pu, aux temps des inquisitions, qu’exalter la puissance agressive de l'égo animal. Tandis que les calculs politiques des
fanatiques se ressourçaient dans l'unanimisme d'une caste, une forme caricaturale de mysticisme travestissait une communication sociale réduite au sado-masochisme, sans le consentement de tous
les protagonistes.
Riro qui, en privé, me racontait en rigolant la découverte de matériels pornographiques dans les tiroirs d'une religieuse catholique, en trouvant ça plutôt rassurant, affichait en public un
discours digne des soeurs les plus intégristes . Comme si elle était payée aussi pour tenir ce discours, au point de s'y identifier , aux moments où elle le faisait.
Je vivais désormais avec une petite pension de retraite, comme cela était possible en Polynésie , après quinze ans de travail. Faute d'avoir cotisé suffisamment d'années, je vivais avec
moins que le salaire minimum, mais j'avais fait ce choix pour me consacrer à mes diverses pratiques, danse, musique et peinture, loin du tourbillon des zones urbaines. J'avais travaillé dans le
lycée des frères de Ploermel, mais pour un enseignement qui relevait d’un contrat avec l' Etat.
Riro, elle , était employée par le diocèse catholique, et son emploi ne relevait pas d'un contrat de son collège avec l'Etat .De ce fait, la congrégation des soeurs ou l'archevêché
salariait une animatrice dont l'obédience était supposée automatique . A ce titre, on lui demandait de faire visionner par les élèves des films militant contre l'avortement, et
présentant comme héroïques ces commandos qui interviennent dans les hôpitaux pour s'y opposer.
Dans un de ces films, en partie échographiques, des foetus étaient montrés tout palpitants dans le ventre de leur mère, à en faire pleurer les jeunes filles. Riro me parlait de cela à
table comme d'un combat spirituel d'avant-garde, puis au lit, tentant de m'arracher à mes réflexes acquis de rétention tantrique du sperme, elle allait jusqu'à me déclarer qu'elle n'hésiterait
pas à avorter si jamais un enfant se mettait à naître de notre union . Riro vivait avec une double personnalité, comme le Dc Jekyll et Mr Hyde.
Certains aspects du "Renouveau Charismatique" dont elle me faisait lire les revues semblaient positifs. A travers la dévotion à Marie , il y avait un épanouissement comparable à ce que je vivais
avec les Immortels ,Sri Agastyar et Urvasih. Comme en témoigne l'autobiographie de Yogananda (Adyar éditeur), il y a des manifestations de mysticisme chrétien , hindou ou taoïstes qui
transcendent les frontières religieuses.
Les yoguis siddhas ont souvent eu un discours encourageant la rencontre des spiritualités, le dépassement des castes et des identités nationales ou ethniques . Les poètes siddhas ont
insisté sur la pratique intérieure, allant jusqu'à dévaluer les formes extérieures de la religion, temples et polémiques sur la théorie . Ils ne demandent pas de renoncer à l' esprit critique,
qu'il faut distinguer de l'esprit de contradiction, ce qu'oublie de faire le traducteur en français de "La science sacrée" de Sri Yukteshwar.
Nous sommes conditionnés par les limites de notre réceptivité , nos limites linguistiques ou biologiques. Un jour, Riro me dit d'aller faire le tour de notre cabane, et me demanda si je ne
remarquais rien. Dehors il y avait un parfum de rose et aucun rosier dans les parages. Elle me rapporta que ce parfum signalait pour elle la présence apaisante de la Vierge Marie . Je pouvais
comprendre cet état de grâce et il m'inspira une peinture que je plaçais près de nos coussins (image 47).

Pourtant le jour même où je témoignais devant Riro de mes tentatives d'affiner ma réceptivité au siddha Agastyar, elle se fâcha , estimant que j'entretenais une relation avec un démon. Elle
alla directement voir la propriétaire de ma hutte, lui expliquant qu'elle ne voulait pas vire une minute de plus à mes côtés et elle obtint pour la nuit les clés d'une cabane vacante, à côté de
celles des trois autres peintres installés sur cette plage. Elle avait décidé de se séparer de moi.
Très tôt le lendemain matin , elle frappa à ma porte pour me dire que Sri Agastyar lui était apparu dans la nuit. Sans qu'elle ait jamais vu d'image hindoue le représentant, il lui était
apparu avec les traits de l'iconographie traditionnelle, avec un corps d'une lumière intense où toutes les couleurs pouvaient être perçues à l'état latent, comme dans la rosée . Il l'avait
encouragé à poursuivre sa recherche à mes côtés.
.A cette époque là Riro me suggéra que nous partions monter un groupe de danse sur l'île de Rimatara, mettant en scène les épisodes du théâtre des oiseaux de paradis. Elle me raconta qu'en tant
que descendante des reines Maeva I à V, elle était autorisée à jouer un rôle proéminent dans le folklore de l'île. Le pouvoir de diriger un groupe et d'utiliser les légendes de l'île était tabou
sauf pour la famille royale. Ceux qui avaient enfreint ce tabou s'étaient réveillés avec des malformations au visage, comme elles en avaient été averties.
Ce projet d'installation à Rimatara fut sur le point de se réaliser : elle y trouva même une maison louée à prix réduit par un cousin. Puis elle y renonça quand elle rêva que je referai ma vie
avec une fille du groupe qu'elle pensait mettre sur pied. Les rêves, chez bien des tahitiens, étaient pris à la lettre . Il arrivait qu'une femme frappe son mari en plein sommeil après avoir rêvé
qu'il faisait l'amour avec une autre femme .
Riro me raconta qu'enfant, dans la vallée de PaoPao, à Moorea, au bord de la rivière, elle avait vu son père et ses oncles ouvrir le cercueil de son grand-père, le retourner et qu'il était
apparu avec des sortes d'ailes embryonnaires de chauve-souris . Ces ailes servaient-elles de tremplin pour des voyages astraux ? En tous cas la présence fantômatique de son grand-père avait
suffisamment inquiété les villageois pour qu'on procède à l'ouverture du cercueil.
Ensuite les hommes avaient enfoncé un pieu dans le coeur du cadavre, comme cela se faisait pour les vampires dans la Russie ancienne, en présence des autorités policières et religieuses. Et
elle avait protesté : "pourquoi on fait du mal à grand-papa ?". A Rimatara, les cadavres des tupapau (revenants) retrouvés dans leur cercueil avec ce type d'ailes étaient tirés au
large sur des radeaux où les îliens les brûlaient, ce qui parait-il réveillait leurs cris atroces ,entendus jusque sur les rivages de l'île.
Un jour Riro m'avoua souffrir d'une tumeur cancéreuse au cerveau , trop mal placée pour qu'elle soit opérable, si elle voulait garder la vue avec ses deux yeux. A chaque colère elle sentait
que cette tumeur augmentait de volume. Au cours du jeûne que je lui proposais, elle fit de nombreux rêves où elle rencontrait l'oiseau de Paradis et où Sri Agastyar la soignait par son
rayonnement. Elle demandait un miracle, et il répondait que même un miracle ne l'empêcherait pas de rechuter si elle ne s'en tenait pas à des résolutions appropriées dont seule la conscience et
la pratique quotidienne, de façon constante et vigilante , sont capables.
Finalement quelques heures avant un rendez-vous à l'hôpital pour un nouveau scanner de sa tumeur, elle m’annonça que Sri Agastyar l’avait effacée, disparition que confirmèrent les médecins
(26b).
Une fois finies les vacances scolaires , Riro reprit le chemin de son collège. Mais , lors des premiers mois de 2003 , une sorte de petit démon lui sautait sur l'épaule, disait-elle, et lui
suggérait de rompre avec Sri Agastyar et avec moi-même. Ce démon la vénérait comme une déesse. Lorsqu'à son retour nous faisions l'amour, ou chantions ensemble les chants du Phénix, toujours de
façon improvisée, ce démon était comme exorcisé et elle rayonnait sereine, inspirée, joyeuse. Trois quarts de notre quotidien était paradisiaque. Mais au détour de la moindre contrariété, voire
d'une interprétation erronée de mes paroles, ou après avoir entendu ce que je n'avais pas dit, Riro sombrait dans une colère inextinguible, qui là ne s'arrêtait qu'avec une énorme migraine. Alors
il fallait que je pose mes mains sur sa tête, comme Sri Agastyar dans ses rêves, ses rêves à moitié éveillés. Je chantais des mantras, et Riro s'apaisait.
Mais au fil des colères sa tumeur était revenue, et semblait être le logis de ce démon qui voulait l'éloigner de moi. A son bureau, elle cherchait sur Internet s'il y avait de la
documentation sur Sri Agastyar .Il était de plus en plus question que nous partions tous deux en Inde, pour de nouvelles études dans la forêt. Dans le pays tamil et dans les kalaris du Sud
du Kérala, il y a des médecins siddhas qui soignent à partir de textes attribués à Agastyar (à vrai dire des dizaines de yoguis ont signé de ce nom, estimant avoir été inspirés par l'Immortel).
Riro nous voyait parvenir jusqu'à l'ermitage des monts Pothigaï. Elle avait visité cet ermitage en rêve et avait vu Sri Agastyar enseigner à un autre yogui la préparation d'une poudre, et cet
autre yogui serait l'homme que nous rencontrerions d'abord ,une fois arrivés dans cette région de l'Inde.
Nous allions parfois ramer sur le lagon .De ce côté de l'île Moorea, il y a quatre îlots ("motu"), et nous passions parfois la journée sur l'un d'entre eux. Or, un voisin nous avait informé que
le propriétaire de l'îlot Moea cherchait un couple pour habiter dans la cabane qu'il avait construite (image 48), à côté de son restaurant (telles étaient les seules constructions du motu),
afin de remplacer le couple de gardiens, qui avait annoncé sa démission pour le 15 août (il s'agissait d'un américain et d'une tahitienne, qui étaient las de conduire et de ramener en
pirogue leurs enfants tous les matins jusqu'à l'école ).

Le restaurant accueillait chaque jour, pour le repas de midi, des touristes embarqués dans les hôtels du Nord de Moorea pour une excursion autour de l'île. Il fallait donc que la plage soit
ratissée tous les matins, débarrassée de ses feuilles mortes, et que soient sorties les tables et les chaises sur le sable avant l'arrivée du bateau plein de touristes. Les uns mangeraient,
d'autres se baigneraient, puis repartiraient sur les eaux, tout comme le propriétaire et sa jeune femme qui se chargeaient de la cuisine .Les propriétaires ne faisaient pas payer de loyer,
et employaient à mi-temps la gardienne, qui les aidait à la cuisine.
Riro et moi débarquions parfois sur cet îlôt, accostant sur sa rive vierge, près du récif tout proche .Nous nous baignions dans de petites piscines naturelles creusées dans le platier de
corail , presque fermées . Le platier de corail était juxtaposé à une longue plage de sable blanc toujours déserte . Je venais avec mon carnet pour dessiner, et nous étions tellement
heureux de ces journées passées là (image 49) que Riro décida elle-même qu'elle allait abandonner son emploi pour cette nouvelle activité salariée qui lui fut proposée.

Peu après cette décision, Heiarii, la maman de Riro tomba gravement malade dans sa maison de Papeete. Elle était incapable de se laver, de se nourrir seule, et ne pouvait en semaine ne compter
que sur Riro . Le week-end, d'autres membres de la famille pouvaient prendre le relais, et Riro allait venir me rejoindre dans ma cabane de Moorea. Sa mère Heiarii ("couronne de reine") habitait
près de son collège, quartier de la Mission. Je téléphonais à Riro pendant la semaine d'une cabine téléphonique
Riro était une femme qui électrisait les hommes, et il y en avait tous les jours plusieurs pour la draguer sur son chemin . Elle les décourageait en rigolant gentiment. Jusqu’au cocktail de
fin d'année à son collège. Un professeur de sport, ancien harki, la courtisa . Riro décida de l'avoir comme amant pendant la semaine , puisque je me contentais des week-ends et refusais de
déménager en ville.
Je connaissais son amant et avait eu avec lui des relations cordiales . Il avait été toujours coopératif lorsque je lui proposais de présenter les spectacles de mes élèves
aux élèves de ses cours, dans l'attente des représentations de fin d'année à la Maison de la culture de Papeete. Je connaissais mieux son fils, qui collectait , à côté de ma hutte, dans le lit
d'un torrent, des pierres volcaniques qu' il sculptait . Je n'imaginais pas que très vite ce nouvel amant se lasserait du caractère de Riro. Les absences de Riro me reposaient de son
caractère en dent de scie. Et je ne souhaitais pas entrer dans le plan de partage de son intimité. Je pensais à quitter la Polynésie pour l'Inde.
Il y avait deux autres femmes dans les parages, qui, me voyant seul, me firent des propositions. L'une allait hériter de beaucoup de terres dans une vallée, et un petit îlot désert où
j'aimais aussi débarquer (image 50). Pour l'instant, elle était la nièce et la servante de la propriétaire de ma cabane - un de ces emplois subventionnés que les gouvernements locaux préfèrait
distribuer aux clans qui les soutenaient plutôt qu'avoir à étendre le revenu minimum , les allocations chômage et les lois sociales françaises à la Polynésie autonome
La dame racontait déjà qu'elle était mon amante, sans doute pour décourager d'autres propositions. Je ne cédais pas à ses avances, et elle en déduisit que j’avais peur des femmes. Oui, son regard
m’inquiétait. Mais il y avait aussi une européenne qui racontait ça , ce qui parvint aux oreilles d’Horohoro, son amant paumotu, qui changea dès lors totalement d'attitude à mon égard. Peu avant,
il m'avait tatoué gratuitement, et j'avais dansé le théâtre des oiseaux de Paradis sur ses accords de guitare Désormais il me sommait de cesser toute relation avec sa vahine popa'a, et ne voulait
pas croire que je n'étais pas son amant.
Au début, je n'arrivais pas à comprendre le accusations de cet homme car j'ignorais complètement les manigances de sa femme, car il lui avait imposé une relation secrète , que
j‘ignorais donc - il ne la visitait que la nuit tombée, de sorte à ce que nul ne le voie avec elle. Horohoro avait deux visages . Comme il avait très mauvaise réputation mais savait être
aussi très agréable, il avait accrédité la fable d'un frère jumeau très méchant , qu'on apercevait , en lunettes noires, toujours de loin, car il n'avait qu'injures à la bouche, se moquant
notamment des européens supposés sales parce que non circoncis.
Son fief était la plage où débarquaient les globe-trotters, là où il y avait deux campings , tout près des magasins où je me rendais en bicyclette. En fait ,il insultait tous ceux qui
s'approchaient de son territoire de drague, afin de s'arroger autant que possible le monopole des demoiselles célibataires de passage - de celles qui ont déjà en tête ,avant d'arriver, des
projets de moments chauds avec de "purs polynésiens", à qui, en échange, elles prêcheront la révolte anti-coloniale.
Il se tenait en bordure de route près d'une pierre plus grande que lui, qu'il avait sculptée - un tiki au regard effrayant auquel il ajoutait parcimonieusement des balafres au fil des
mois, pour justifier sa présence dans les lieux.. Car ce gros rocher rouge était posé devant une galerie dont il était le gardien et le faire-valoir, une galerie qui n'exposait que de l'art
"traditionnel" . Ce qu'on appelle galerie dans ces îles n'est souvent qu'une boutique de souvenirs, de curios mais on y trouve parfois des objets plus intéressants que dans les galeries de
Saint-Germain des Prés, il est vrai plus côtées.
La femme européenne à laquelle il était abonné de façon secrète n'était pas mon amante, et m'était surtout connue par les petits services qu'elle venait souvent me demander. Un peu d'huile
ou un peu de lessive à une heure où le ravitaillement était fermé, etc ... Puis un jour elle me dit qu'elle était en danger. Elle m’apprenait avoir un amant secret et violent et elle avait
peur de mourir sous les coups . Ayant encore plus peur de le renvoyer, elle comptait sur moi pour la défendre.
L'image des iguanes des Galapagos se battant à mort pour une femelle, dans le film de Christian Zuber, me revint en mémoire. Quand elle m'apprit que cet amant était jaloux de tous ceux qu'il
voyait lui parler, je réalisais qu'il s'agissait d'Horohoro. Il avait également menacé deux copains qui m'exposaient dans leurs galeries .Il avait menacé le premier de tabassage s'il ne
retirait pas son enseigne . Quant au second, c'était l'employeur de la femme secrète d'Horohoro. Horohoro avait menacé de brûler sa boutique s'il ne la fermait pas. Ce magasin déposa son bilan
peu après, suite à une accumulation de tracas. A trois mètres était un stand de location de vélos qui était plus facile à incendier à cause de son toit de palmes, et ilbrûla deux fois.
Bientôt plus personne ne crut à la fable des deux jumeaux, car la colère d'Horohoro ne connaissait plus de pause. Il menaçait des quantités de gens et était connu pour avoir tabassé de jeunes
tahitiens au bar "l'Iguane" du petit village d'Haapiti. Il s'installait de plus en plus sous un arbre d' un terrain vide, en bordure de route, qui jouxtait son tiki grimaçant . Ce terrain
appartenait à Johny Grand-Frère.
Cousin de ma propriétaire, celui-ci avait été instituteur et vivait grâce à une retraite d'Etat (n'ayant pas été fonctionnaire, ma retraite relevait , elle, des lois de la Polynésie
autonome). Comme bien des tahitiens se trouvant dans cette situation, il était devenu indépendantiste. Il se disait peut-être que comme à Pondichéry, c'étaient ceux qui sauraient jouer sur
la double nationalité qui seraient à même, en cas d'indépendance, de profiter de la chute des prix de la main d'oeuvre, et d'un tourisme en voie d'expansion.
En attendant, il employait sans salaire - mais en se portant garant pour leur visa - un couple belge désargenté, une femme blanche avec un africain noir fils de réfugié politique
de l'ex Congo belge. Il les nourrissait pendant qu'ils construisaient une pizzeria et son four, et il les logeait dans une étroite soupente auxquels ils accèdaient, avec leur petite fille, par
une échelle. Lorsqu'ils eurent fini les travaux , il les chassa.
Lors des émeutes, les politiciens de ce type promettaient ,pour le grand soir de l'indépendance monts et merveilles aux voyous prêts à en découdre avec les popa'a et les tinito -les blancs et les
jaunes- , mais eux-mêmes, comme Johny Grand-frère, étaient occidentalisés et toujours courtois avec leurs clients potentiels, faisant la morale à plus pauvres qu’eux sur leur égoïsme de
riches , sur un ton dévôt.
Johny , à force de me voir aller faire mes courses en jouant de la flûte de pan avec des castagnettes ou un maracas, m'avait invité un jour, pour me connaître, voire me convertir, à
partager un repas tout chaud sorti de son four tahitien, puis m'avait proposé de venir me chercher pour assister à une série de conférences sur l'Apocalyse à l'église adventiste. Le pasteur
peignait et jouait de la cithare, et les conférences étaient accompagnées chaque fois de photos prises par Johny en Turquie, pour montrer les ruines et les sites de chaque cité évoquée par
l'apôtre Jean.
Johny était conseiller municipal d'Haapiti, et je lui demandais s'il connaissait Horohoro. Bien sûr qu'il le connaissait. Lorsqu'Horohoro s'installait avec ses caisses de bière sous l'arbre du
terrain vide qui appartenait à Johny, sur la plage, il lui intimait l'ordre d'aller fumer ses joints de pakalolo ailleurs, avant que tout ce que le quartier compte d'héritiers patibulaires ne
vienne s'asseoir autour de lui, attirant bientôt une machine à décibel audible à un kilomètre, avec de la musique généralement américaine.
Horohoro répliquait : "Ici c'est à moi ! C'est moi le roi !" et comme il était massif il lui suffisait de tendre le poing pour clore la discussion. J'appris que la gendarmerie et la police
municipale se renvoyait mutuellement la charge de régler le problème Horohoro, qui avait une réputation de brute et de voleur. Il était connu aussi pour envoyer des pierres sur les
touristes, ne supportant apparemment que ses proies féminines, de préférence blanches.
J’ai écrit plus haut que mon premier contact avec Horohoro avait été sa proposition de me tatouer gratuitement. Il avait joué un temps le rôle de disciple d'un tatoueur indépendantiste
basque. .Il le massait et apprenait de lui à se servir d'une machine à tatouer. Il s‘était donc entraîné sur mon épaule gauche, tatouant selon mon vœu un soleil dans lequel était insérée une
lune, en style maohi. Après moi, il tatoua Trophime, un jeune européen qui était hébergé chez le basque et se disait issu d‘une noblesse ruinée.
Une nuit, Trophime voulut rentrer plus tôt du bar "l'iguane" où il avait acompagné le basque. Ce dernier lui confia sa clef et son argent afin de pouvoir mieux s'oublier lui-même en fin de
bringue. Sur le chemin, Horohoro aperçut le jeune européen avec son chargement sur le chemin désert, le suivit, l 'agressa , se fit remettre machine de tatouage et argent , et le
menaça de lui faire la peau s'il racontait ce qui s'était passé.
Le jeune homme bien sûr jura avoir été frappé d'amnésie , il ne pouvait se souvenir de rien, et le basque ruiné devint revendeur de pastèques. Bien plus tard, trouvant Horohoro ivre-mort
dans une maison de la Presqu‘île de Tahiti , il fouilla son sac et découvrit quelques vestiges des affaires dérobées.
Mon premier contact avec Trophime, en 2001, avait été désagréable, car, ivre et sans me connaître, il m'avait cherché dispute . Mais j’avais réussi par la suite à lui inspirer de la sympathie et
dès lors il venait me voir en me proposant de taper sur mon tambour pour accompagner ma danse.
Un autre beach-comber avait échoué sur cette plage . Il était officiellement étudiant en agronomie et suivait des stages gratuits locaux ,mais c'était aussi un ivrogne. Sa cabane était à 20
mètres de la mienne (c'étaient les loyers les moins chers de l'île) et il avait horreur d'être dérangé par ma flûte de pan dans sa sieste presque perpétuelle . C'était pour lui un "instrument de
pédé" .Lorsqu'il émergeait de sa léthargie il écoutait du rock métallique à fond la caisse, et il me promettait de bientôt briser mon instrument.
Un jour il revint d'une bringue avec une voiture empruntée à un copain d'ivrognerie. Le lendemain il reprit le volant pour la rapporter à son propriétaire. Mais il oublia de faire marche arrière,
et démarra à toute allure ...dans le lagon. Peu après il ne put pas payer le loyer de sa cabane , et eut une altercation avec le fils du propriétaire, qui le tabassa et le laissa avec
trente-quatre points de suture. Le cas fut raccommodé à l'hôpital, et je m'occupais de renouveler ses pansements . Quand il fut de nouveau en forme, il commença à me visiter avec Trophime pour
jouer des percussions pour accompagner ma danse ou ma flûte de pan.
Par contre Horohoro n'aurait jamais trouvé digne de lui de se réconcilier avec qui que ce soit , sauf avec sa femme. Il se voyait comme un roi et les autres étaient des insectes . Une américaine
qui s’était lancé dans une idylle avec le « bon sauvage » s'était retrouvée les os cassés une nuit de défoulement sadique imprévu, et lui faisait un procès depuis longtemps .
Néammoins la prison de Nuutania était pleine, surpeuplée. L'hopital psychiatrique Vaiami également. Horohoro y faisait des séjours de temps en temps mais on le relâchait, des hommes de loi vivant
dans de beaux quartiers sécurisés considérant qu'il était surtout une victime de la société et qu'il fallait favoriser sa réinsertion en lui faisant confiance une fois de plus.
Selon Johny Grand-frère, il n'y avait qu'une seule solution , le taper jusqu'à ce que mort s'ensuive, et il m'assurait qu'aucune police ne ferait plus que constater son décès. D'ailleurs
les tahitiens qu'il avait tabassés, souvent par jeu, en choisissant des gringalets, revenaient régulièrement avec une horde de copains pour se venger, mais sans jamais avoir réussi à le tuer,
tellement il était coriace dans son rôle de guerrier trapu.
Finalement Horohoro retourna en prison. Un franco-américain, qui avait été batteur dans un groupe de rock de Californie, commençait à craindre pour sa femme et son enfant qui se faisaient
gravement menacer lorsqu'ils passaient devant le grand-méchant-tiki-fier-de-l'être. Le franco-américain, qui avait les cheveux longs jusqu'aux omoplates et voulait fumer ses joints paisiblement
avait fait un procès à la gendarmerie pour non-assistance à personne en danger. Ainsi aboutit le dossier d'Horohoro , dossier bourré de témoignages de coups ,de blessures, d'injures
racistes et de menaces en tout genre. Sa femme secrète disparut alors du secteur, non sans d’abord m‘accuser d‘avoir dénoncé son amant.
Il y avait aussi un gars de la cour d'Horohoro qui venait me visiter : Amédée - mais lui était plutôt maigrichon , il ne bombait pas le torse, et se présentait comme agriculteur (en
cannabis, ou pakalolo). Cet Amédée disait me vouloir du bien. Il avait eu l'occasion de m'observer en train de danser sur cette plage, aux alentours de ma cabane, et il m'appelait "l'homme de
toutes les danses".
Afin de prévenir toute impatience de ma part, Amédée me raconta d'abord l'histoire d'un couple d'amis européens dont il aimait zieuter les ébats érotiques à travers les intercistes qu'il creusait
dans le toit de feuilles de leur cabane. Devant les protestations de ces gens là, qui, disait-il ,avaient à son égard des dettes de paka, il avait fini par brûler leur logis.
Il racontait encore avoir essayé de trouver un emploi honnête dans le chantier d'un hôtel. Mais le jour de la paye, on ne lui avait pas payé son dû. Alors il s'était emparé de la caisse devant le
patron et tous les employés, et était rentré chez lui où la police était venue peu après le cueillir. Pour se venger, il avait résolu de s'emparer du coffre-fort de l'hôtel, ce qu'il fit
mais sans parvenir à l'ouvrir . Après un court séjour en prison, il concluait : "Tout ça, c'est de la faute à Bougainville. S'il n'était jamais venu ici, qui aurait su qu'on existait, nous les
maohi ?"
Il posait beaucoup de questions sur les femmes, surtout les femmes blanches qu'il supposait plus accessibles que les tahitiennes. Il n'osait pas les draguer, semblant terrorisé à leur approche,
mais à une distance de quelques mètres, il n'avait aucun complexe à se masturber en les fixant de son regard lorsqu’elles étaient allongées sur la plage . Tancé , il voulait se montrer conciliant
avec tout le monde. Si des tahitiens venaient lui dire de déguerpir, car il était connu comme voleur, il jurait solennellement qu'il volait jusqu'au point kilométrique 24, pas au delà.
Cela rassurait, car cela voulait dire sans doute qu'au delà il y avait trop de membres de sa famille. En effet les hombo qui préfèrent clochardiser plutôt que de mettre en valeur les terres
ancestrales, généralement en indivision, adoptent de préférence le profil de bons garçons honnêtes dans leur district. Amédée m'appelait aussi "danse des indiens" - oui , il me disait, très
lentement : " ia orana (bonjour) , danse des indiens" ou "ia orana, l'homme de toutes les danses". Il s'asseyait dans le mince espace qui séparait ma cabane du lagon, et il me demandait de
jouer de la musique ou de lui montrer mes danses.
Je m'entraînais à chanter le théâtre des oiseaux de Paradis en français ou en tahitien, et il ne se lassait jamais. Il me félicitait, mais je croyais comprendre que c'était surtout parce
qu'il estimait que j'étais encore plus fou que lui, et ça lui inspirait du respect. J'avais remarqué qu'il y avait une sorte de compétition dans l'excentricité chez les hombos, et Amédée me
faisait sentir que j'avais battu un record , celui de l'étrangeté.
*
Un jour où j'étais allé à Tahiti, je rencontrais sur le ferry, au retour, une antillaise que j'appellerai ici Céfinise . Le navire était bondé , j'étais assis à côté d'elle et nous
avions engagé une conversation . J’avais commencé par l'interroger sur ses origines, qui étaient africaines, hawaïennes et tamoules .Elle exerçait la profession de voyante, et donc
m'attendait ... Elle avait une large clientèle d'hommes d'affaires, de politiciens, d'épouses riches, et pratiquait des tarifs élevés. Elle se présentait comme guide spirituelle et avait
publié quelques livres d'astrologie et de poésie .Elle était installée à Papeete dans un appartement de luxe, et se rendait pour le week-end dans sa résidence secondaire de Moorea où
elle m'invita aussitôt.
Lorsque nous fûmes chez elle, Céfinise m'assura avoir décelé dans ma présence, dès le premier regard, des dons de magnétiseur, et me demanda de les développer sur elle, en m'expliquant
comment passer mes mains sur tout son corps à une courte distance de sa peau, quand m’ arrêter sur un point, etc... Je suivis ses consignes . Cela lui faisait énormément de bien, disait-elle
humblement . De fil en aiguille, elle me proposa bientôt une vie commune.
Et elle me fit la liste de tout ce qu'elle avait prévu pour moi en tant qu'amant providentiel.. Elle allait m'acheter une automobile, pour que je vienne la chercher au quai au début
des week-ends ou lors des périodes où elle viendrait chercher du repos à Moorea, de sorte à ce qu'elle n'ait pas à prendre le ferry avec la sienne . Elle était prête illico à me laisser les clés
de sa résidence secondaire à Moorea, de sorte que je n'aie plus à payer de loyer, mais souhaitait néammoins que j'aille parfois passer du temps dans sa maison de Papeete , lorsque ses coinçages
culmineraient , ou lorsqu' elle donnerait des réceptions. Elle estimait que je ferais un très bon effet. Ce ne serait pas comme tous ces jeunes amants dont elle avait dû se
débarasser, disait elle, à cause de leur égo monstrueux, tyrannique . Elle était arrivée à la conclusion que seul un homme mûr et sage la comprendrait.
Comme je n'avais plus d'ordinateur depuis une dizaine d'années, elle allait m'en offrir un, pour que je puisse la soulager d'une partie de son travail ,en tant que secrétaire, et j'aurai
droit à un téléphone portable. Elle parla même de m'offrir une chaîne en or en guise de ceinture.
En la quittant, je lui expliquais où j'habitais et elle vint me voir le week-end suivant avec une copine tahitienne, qui était aussi une cliente, une sorte de disciple , son chauffeur du
jour, qu'elle émouvait avec des citations de la Bible et d'Aimé Césaire, le grand homme de son île natale. J'étais en train de jouer de la guitare sur la terrasse de ma cabane, et je me
levais alors pour danser sur le sable, tout en chantant, ma version solo du théâtre des oiseaux du Paradis . La voyante Céfinise consacrait ce samedi à une série de consultations sur Moorea
. Elle me demanda de venir la rejoindre le dimanche matin à la première heure, avec ma guitare.
Là elle me renouvela ses propositions, puis suggéra que j'improvise un chant sur ses poèmes, ce que je fis sans difficultés. Je lui suggérais quelques corrections, qu'elle s'empressa d'accepter .
Et elle ajouta qu'elle financerait volontiers la publication, la diffusion et la promotion d'un disque où je chanterais sa poésie, puis d'un autre disque ensuite- tout serait à ses frais. Puis
elle me fit reprendre la séance de massages magnétiques .
Céfinise était affligée d'un lumbago chronique. Sa présence était chargée de crispations intérieures . Et au fil de la conversation, il s'avèrait qu' elle vivait une profonde contradiction entre
les théories spirituelles qu'elle professait et des addictions à un mode de vie très déséquilibré arc-bouté sur la dose d'auto-mystification qui lui permettait d'exercer avec succès sa
profession . A force de bercer sa clientèle avec les paroles qu'elle venait chercher, Céfinise était enchaînée au mal de vivre du milieu social dans lequel elle évoluait, où l'argent
était toujours nécessaire pour sauver les apparences, et définir des jouissances de caste. Elle pouvait « soigner » le monde entier, sauf elle, aussi son mal devait rester secret.
Lorsqu' enfin elle me demanda ce qu'étaient mes projets, je lui répondis que c'était en priorité de continuer à vivre au grand air, aussi peu habillé que possible, toutes mes pratiques
convergeant dans ma sadhana yoguique. Je lui dis que je songeais à retourner en Inde, dans ma maison et ailleurs .Ou peut-être que j'irai m'installer sur le motu Moea, mais le propriétaire
n'avait pas seulement besoin d'un gardien, en échange d'une exemption de loyer, mais aussi d’aide pour préparer son restaurant et l'aider à servir, aux heures d'ouvertures. Or si j'avais cessé de
travailler à Papeete, c'était pour me consacrer uniquement, sans interférence , à mes pratiques , à mon équilibre. J'estimais que ma contribution à la société aurait davantage de valeur si elle
était soustraite à l'orchestration du tourbillon déséquilibrant des moeurs dominantes.
Après avoir approuvé mes paroles, elle suggéra que je rentre à Papeete avec elle , par le dernier bateau du dimanche, afin qu'elle puisse m'habiller et me chausser le lendemain dans
les boutiques les plus chics. Pour être initié au grand monde, où elle allait me présenter comme son maître, je devais troquer mes sandales contre des chaussures fermées, et le paréo contre
des pantalons bien coupés. Je tentais de lui expliquer que ce serait plutôt à elle à abandonner le monde factice dans lequel elle évoluait, si elle voulait retrouver la joie de vivre physiquement
et sur le plan émotif, mais elle s'obstinait.
Elle s'attendait en fait à ce que je m'empresse d'accepter toutes ses propositions "mirobolantes", et comme elle ne me faisait pas céder, elle s'entêtait encore et encore. Alors je lui déclarais
que finalement nous n'avions pas la même vision de l'avenir de nos vies, et que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. J’avais un instant cru pouvoir la guider hors de sa galère,
mais je sentais maintenant ses contractures déborder sur mes épaules . Je pris ma guitare et lui annonçais mon départ .
C'est alors qu'elle se lança dans une colère terrible. Elle me dit que j'étais un médiocre soudé à sa médiocrité, que je ne réussirai jamais rien dans la vie. J'étais un looser, un raté,
incapable de saisir sa chance, et j'allais vieillir tout seul sans femme ni ami, à cause de mon orgueil et de mon égo incurable. Je m'éloignais de chez elle et comme j'étais déjà sur la
route à faire de l'auto-stop, je l'entendis me crier : "des mieux que toi, j'en ai cinquante à mes pieds, juste en claquant des doigts ! Mais pour qui tu te prends ? tu es un nul !".
Par la magie de radio-cocotier, une jeune femme blonde, de type nordique, vint me visiter . Elle s'appelait Laure, nom qu'elle orthographia L'OR sur le bout de papier où elle me laissa son numéro
de téléphone . Elle avait entendu dire que je renonçais à l'opportunité de garder l'îlôt parce que je ne voulais pas y vivre seul, et elle voyait notre rencontre comme un signe du destin .
Elle voulait créer sur ce motu un centre de yoga . En fait, elle n'avait pas de compétences particulières, à part ses charmes et une souplesse innée des articulations.
Laure était si excitée par ce nouveau projet que je lui proposais, pour orchestrer un peu de calme, une séance de méditation autour de quelques couleurs . Mais elle était déconcentrée
à l'extrême, très bavarde , ne cessant d'anticiper. Lorsqu’ elle circulait sur l'île en auto-stop, elle faisait la connaissance de disciples potentiels, tous mâles, et elle donnait déjà des
cours particuliers de yoga gymnique à certains. L'un d'eux l'appela lorsqu'elle était dans ma cabane, et elle le mit aussitôt au courant de son projet sur l'îlot, lui annonçant qu'elle
était en train de méditer avec son maître.
Après avoir raccroché, elle me confia qu'elle adorait "faire l'amour" avec deux hommes qui se caressaient. Je lui suggérais d'aller s'installer seule sur l'îlot, ce qu'elle fit . Seule à garder
les lieux, elle eut à se plaindre des moustiques qui nidifiaient dans les innombrables trous de crabes , de pêcheurs qui fantasmaient sur elle et de vols lorsqu'elle allait faire ses
courses en pirogue . Le propriétaire , un très jeune héritier, la traitait comme une esclave, disait-elle, aux heures d'ouverture du restaurant, et lorsque le moteur de la pirogue expira, il ne
le remplaça pas . Finalement elle passa le relais à un couple qui voulut tenter l'aventure à la rame.